« On est du même monde » (I) - fin 2007

Publié le par Françoise

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GILLES SIMON, tennisman, et GRÉGORY BOURDY, golfeur, ont partagé leur expérience du haut niveau, le temps d’une conversation.

Dimanche 2 décembre 2007, Issy-les-Moulineaux : L’Équipe a réuni dans un restaurant Gilles Simon, vingt-trois ans, et Grégory Bourdy, vingt-cinq ans, les numéros 3 français du tennis et du golf. Le premier attaquait l’Open d’Australie la nuit dernière face à l’Américain Bobby Reynolds. Le second démarrera sa campagne 2008 jeudi, à Abu Dhabi. Enfants, tous deux ont pratiqué assidûment lesdeux sports au point d’hésiter entre l’un ou l’autre avant de se lancer dans l’aventure. Au terme d’une année 2007 qui les a vus inaugurer leur palmarès (Simon à Marseille, Bourdy à Majorque), ces talents prometteursaux trajectoires similaires ont rapidement lié connaissance pour échanger sans tabou durant deux heures sur leur passion, la notoriété, l’argent, l’ambition, le plaisir et les difficultés de leurs métiers, si souvent comparables.

« VOUS ÊTES tous les deux numéros 3 français dans deux grands sports, vous avez une certaine notoriété dans vos disciplines respectives et pourtant le grand public ne vous identifie peut-être pas toujours. Comment ça se passe au quotidien ?

Grégory BOURDY : Ça peut parfois être comique ! Quand je dis que je suis golfeur professionnel, pas mal de gens disent : “O.K., super, ça c’est le week-end,mais sinon dans lavraie vie ? ”

– Gilles SIMON : Moi, c’est pareil ! Ce qui surprend le plus les gens, c’est quand je leur dis que je suis 30e mondial. Là, y a un truc qui va pas. “ Ah, ouais ! 30e mondial, et comment ça se fait que je ne vous connais pas ? Mais vous jouez Roland-Garros et tout ? ” “ Ben ouais, depuis cinq ans… ” Ensuite, on me demande : “ Alors, vous connaissez Gaël Monfils, donc ? Vous pensez que vous avez une chance de le battre ? ” “ Euh, en fait, là, je suis mieux classé que lui. ” “ Ah bon ! C’est bizarre… ” Dans ces moments-là, tu te dis que si tu joues pour la renommée, c’est plutôt mal barré !

– G. B. : Dans le genre, moi c’est : “ Ah bon, alors tu connais Thomas Levet et Jean Van de Velde… C’est eux lesnuméros 1, hein ? ”Et non, ça a un peu changé depuis quelque temps…

– G. S. : Tant que t’auras pas foutu une balle dans l’eau au 18e trou du British, ça sera comme ça toute ta vie ! (Rires.)…

– Êtes-vous attentifs à l’image que les médias renvoient de vous ?

– G. S. : Au début, c’est tout beau, tout neuf, tout va bien. Y a une nouvelle histoire, un mec qui amène du frais. Après, quand les résultats coincent, c’est un peu raide… Une fois, un mec m’a explosé sans raison parce que j’avais perdu contre Nadal à Marseille ; comme si c’était scandaleux !

– G. B. : Mon coach me déconseille fortement de lire la presse, mais tune peux pas en vérité… Quand j’ai fait ma connerie aux cartes à San Roque (*), les papiers ont été compatissants, j’ai pas eu à me plaindre. Le truc dingue, c’est quand je joue l’American Express, ma première épreuve WGC l’été dernier. Avant le tournoi, parce que je me sens bien, je déclare que mon objectif est de finir dans le top 10. J’étais sincère, je pensais que c’était possible. Et puis, dès le deuxième tour, je suis largué, avant-dernier ou dernier. Derrière, ça fracasse. Sur mon site Internet, un type m’a pourri, il a écrit que j’étais la honte du golf français !

–G.S. : Je trouve quand même qu’au golf les critiques sont moins sévères qu’au tennis. Mais tu vois, ce qui t’est arrivé, moi je te soutiens à cent pour cent. Je préfère le type qui se mouille, qui, parce qu’il a de bonnes sensations, annonce la couleur, plutôt que celui qui ne dit jamais rien. Après le tirage au sort à Roland-Garros, t’as toujours l’impression que tout le monde a le pire tableau. En même temps, regardez : Grégory se sent bien, il le dit et puis ça ne marche pas comme il croyait. Si, derrière, il se fait massacrer, la prochaine fois, il risque de fermer sa bouche. Mais j’ai aussi connu l’inverse. Quand je dois affronter Cañas à Rome en 2007, je dis avant le match que je pense pouvoir le battre au physique. Or, Cañas, c’est justement un joueur qui te tue physiquement. Eh bien, je l’ai fait, pile comme je l’avais dit. Et ça m’a fait super plaisir de lire L’Équipe le lendemain : “ Simon l’avait dit, il l’a fait. ” C’est pour ça que j’accepte toujours de dire les choses.

– Y a-t-il des gens dans votre entourage ou votre famille qui vous disent parfois les choses franchement, vous recadrent ?

– G. S. : Ouh là, si la famille te lâche, c’est pas bon…Ils peuvent te dire de faire gaffe à ce que tu annonces. Parce qui si toi tu dégustes, eux aussi ça peut leur faire mal. Dans la famille de Greg, quand ils ont lu : “ La honte du golf français ”, ça a dû les secouer.

– G. B. : Moi, je n’ai pas envie de mentir, je ne vois pas pourquoi je cacherais mes ambitions. Si je les ai, c’est que j’estime qu’elles sont atteignables.

– G. S. : Mais oui ! Et puis, tu peux effectivement avoir de super sensations et perdre quand même. Simplement parce qu’il y a un mec qui est encore meilleur. Ça s’appelle le sport. En France, on a un problème énorme là-dessus. Dès qu’un mec annonce qu’il veut gagner ceci ou cela, tout de suite il a le chou, il est prétentieux. Quand Djokovic dit ça, on appelle cela de la détermination.

– Essayez maintenant de comparer l’un et l’autre vos deux sports…

– G. B. : Moi, jusqu’à l’âge de treize ans, j’ai hésité entre les deux. En fait, ce sont des sports frères. Tu voyages beaucoup, c’est le même genre de milieu, et il y a cette habileté manuelle qui se ressemble. On est du même monde.

–G.S : C’est la famille des sports de balle. Si demain, on nous demandait de nous mettre au baseball, je pense qu’on se débrouillerait pas mal. Je suis toujours épaté quand je vois un joueur de tennis se mettre au golf ; très vite, presque naturellement, il assure. Le chemin est plus facile du tennis au golf que l’inverse.

– Gilles, auriez-vous pu être golfeur pro ?

– G. S. : Non, je ne crois pas. Parce que mon problème, ce contre quoi je suis en guerre, ce sont ces moments de déconcentration, même très éphémères, qui, en golf, ne pardonnent pas…

– Grégory, l’absence de face-à-face dans le golf, ça vous frustre ?

–G. B. :Ah ! oui, moi ça me manque. Quand j’étais jeune, j’adorais les compétitions de match-play, j’étais souvent bon là-dedans… Ce qui est bon au tennis, c’est que tu peux influer sur l’autre, essayer de lire ses émotions. Au golf, tu peux laisser parler tes émotions parce que les autres ne te voient pas et que ça ne changera rien dans leur façon de faire. Il n’y a pas d’interaction, sauf peut-être quand tu joues une dernière partie, pour la gagne…

– Assumez-vous, en tant que sportifs individuels, le fait d’être égoïstes ?

– G. B. : Oui. De l’égoïsme, il en faut, c’est certain. T’es obligé d’être centré sur toi.

– G. S. : Je trouve le mot égoïsme un peu fort. C’est plutôt de l’individualisme. C’est normal que dans un sport individuel tu te fasses passer avant les autres. Égoïste, pour moi, c’est que tu ne penses qu’à ta pomme ; là, c’est différent. Tu penses à ta tronche AVANT celle des autres, nuance. Y a toujours un moment où tu dois penser à ce qui est bien pour toi,même si ça doit être dur pour un autre. Tu ne peux pas faire passer les autres avant toi.

– Est-ce qu’on peut avoir de vrais amis dans vos sports ?

– G. B. : Ah ! ouais, j’ai de vrais amis dans le golf.

– G. S. : Comme toi, je pense que c’est tout à fait possible d’avoir des amis. Seul bémol : c’est la sélection de Coupe Davis qui peut planter l’ambiance ; mais ça on le sait tous. Ça ne va pas plus loin.

– Et de vrais ennemis ?

– G. S. : En tennis, il y a un classement, établi sur les 52 dernières semaines, donc à n’importe quel moment de l’année il veut dire quelque chose. Cet outil-là permet d’éviter les conflits nés de jalousies. Après, c’est toujours la même histoire d’affinités entre les mecs, tu peux rien contre ça. Ce n’est pas malsain, c’est juste la vie.

– G. B. : J’ai pas d’ennemis, enfin je ne crois pas. C’est vrai qu’il y a des anciens qui, quand ils voient arriver un jeune, sont plus ou moins accueillants. Y en a qui spontanément vont te donner des conseils, d’autres qui te laissent te débrouiller tout seul. Quand je suis arrivé sur le circuit, j’ai passé des coups de fil aux anciens, quasiment tous, même si je ne les connaissais pas. Je trouvais ça important ; il y a tellement de jeunes qui font de mauvais choix, sur leur programme, leur coach, etc.

 

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