Simon, la taille au-dessus - Madrid 2008

Publié le par Françoise

Vainqueur du géant Karlovic hier soir (7-6, 4-6, 7-6), le Niçois est en demi-finales et sera, lundi, le nouveau numéro 1 français.

Déjà demi-finaliste d’un tournoi Masters Series à Toronto en août, Gilles Simon recidivera cet après-midi contre Rafael Nadal, à qui il n’a jamais soutiré un set en deux occasions. Garçon bavard, brillant et atypique, Simon gagne à être connu. Il est la nouvelle star française.

ON AURAIT PU ALLER l’écouter salle Gaveau à Paris. Veste queue de pie, Gilles Simon, ancien élève du conservatoire, aurait tout à fait pu, dans une autre vie, donner des récitals de piano. Ou alors, bac scientifique en poche, il aurait pu se laisser pousser la moustache et remplacer Bertrand Renard aux Chiffres et aux Lettres. Si ce métier existait, Gilles Simon aurait aussi très bien gagné sa vie en dispensant des leçons de console vidéo. « Gilou, c’est un génie des jeux vidéo » , répète souvent Gaël Monfils. « Il joue plus à la console qu’au tennis, complète Jo- Wilfried Tsonga. Je me demande si ce gars n’est pas né avec une Game- Boy dans les mains. »
On pourrait ainsi grossir la liste de tout ce qu’aurait pu faire Gilles Simon. Mais à quoi bon… Il a choisi le tennis et il fait ça tellement bien. Après Toronto en août dernier, le Niçois de naissance s’est qualifié de nouveau pour une demi-finale de Masters Series. Oh, bien sûr, cette fois-ci, il n’a pas provoqué le saint séisme de battre Roger Federer. Oh, bien sûr, tout n’a pas toujours coulé de source dans son aventure madrilène. Il a sauvé quatre balles de match contre Andreev lundi et deux autres contre Ginepri jeudi. Mais ce garçon n’a pas fini de nous surprendre. Hier soir, il a rendu chèvre le Croate Ivo Karlovic (7-6, 4-6, 7-6). Et comment ! Il a d’abord réussi le tour de force de débreaker deux fois le géant dans le premier set, la seconde alors que Karlovic servait à 5-4. Il a ensuite survolé de toute sa classe non pas un tie-break (7-1) mais deux (7-2). Et ce, contre monsieur tiebreak en personne. Robin Söderling et Novak Djokovic lui auraient volontiers tiré leur chapeau, eux, qui n’avaient jamais pu breaker « Ivo le building » cette semaine. Oui, Simon, qui était mené 3-0 dans le dernier set, a un truc spécial.

Un sens du jeu ultra-développé
Certains l’ignoraient peut-être, mais il existe dans le paysage français un crack qui ne s’appelle ni Gasquet, ni Monfils ni Tsonga. Ceux-là seront bien attrapés de lire que Gilles Simon ne sera ni plus ni moins que le tout nouveau no 1 français lundi. Toronto, Madrid, mais aussi trois titres cette saison, l’assurent aussi d’être dizième à la Race et donc toujours en course pour le Masters (à 31 points de Del Potro, 8e). « Numéro un français, c’est chouette mais ça ne m’intéresse pas plus que ça, dit-il. Je ne fais pas le Championnat de France des joueurs de tennis. Ce qui me rend fier, c’est de finir l’année où je voulais la finir. J’avais dit en janvier que je visais le top 20, c’est fait. Je ne suis pas le Guy Roux du tennis, celui qui dira toujours qu’il joue le maintien. Généralement, quand t’es content d’être 50 ou 60e, eh ben tu le restes. »
C’est tout lui, ça, cette façon d’appeler un chat un chat et de ne surtout pas se cacher derrière son petit doigt. Le coup du « Je prends match après match », très peu pour lui. Ce qu’il pense, il le dit. Et, parfois, les mauvaises langues ont pris cette ambition pour de la vantardise. Alors quoi, Simon a le melon, oui ou non ? « C’est n’importe quoi, se défend-il. Il n’y a pas un mec dans le vestiaire qui vous dira qu’il ne pense pas battre le type en face même si c’est Nadal. La différence, c’est qu’eux ne vous le diront pas parce que ça ne se fait pas, surtout pas en France. Même s’il a un coup droit de chien, un Américain vous dira sans problème qu’il veut être no1 mondial. Faut arrêter de faire sa vierge effarouchée. »
Faudrait-il aussi arrêter de ne décrire le jeu de Simon que comme celui d’un Harpagon, radin en risques mais remiseur inlassable ? Dans une réputation, il y a souvent un fond de vérité. Et Gilles Simon l’assume.« La philosophie défensive, je la revendique. Moi, ça m’éclate de faire de longs rallyes. Et quand Nadal sort une défense et un passing de dingue, je trouve ça aussi beau qu’une volée de revers de Federer quand il donne sa leçon de tennis. Si on n’avait que des gars qui faisaient service-volée, on dirait que c’est chiant. Et si les gens attendent le Français qui va jouer comme Federer, je ne serai pas celui-là. »
La plupart de ses collègues placent Simon très haut dans la liste des joueurs qu’ils détestent affronter. Parce qu’il les fait travailler beaucoup mais pas que. « Les autres le craignent parce qu’il a un sens du jeu ultra développé, explique Thierry Tulasne, son entraîneur depuis un an et demi. Gilles, c’est le pouvoir de l’intuition. Il est terriblement malin. On n’a pas tort de le comparer à Mecir. Mais Gilles est bien plus qu’un défenseur. Il possède des deux côtés un coup de fusil qui fait de gros dégâts. Il a aussi énormément amélioré son service. C’était une de nos priorités cette année. En fin d’année dernière, Gilles était 60e mondial en terme de points gagnés derrière sa première balle, d’aces ou de balles de break sauvées. Je lui ai demandé de servir en se projetant d’un mètre dans le terrain comme le fait très bien Nadal. Avant, Gilles reculait en servant. »
Vous voyez bien que Simon n’est pas (n’est plus) un psychopathe de la défense. La preuve, il bosse même sa volée. Depuis janvier, il a carrément arrêté de volleyer à deux mains en revers.« Quand j’ai commencé à volleyer à une main, je me suis fait une tendinite tellement je manquais de force dans ce bras, rigole-t-il.Mais je progresse dans le jeu vers l’avant.On a peut-être l’impression que je ne fais que courir et remettre mais ce n’est plus vrai du tout. Y’en a qui pensent que je suis un laborieux avec zéro talent, d’autres que j’ai un timing hyper rare, allez comprendre… » Il pourrait débattre de tout ça des heures et des heures.
Si certains sont doués pour le silence, Simon, élu « pipelette d’or », du circuit l’est avec les mots. Encore heureux qu’il n’aime pas le téléphone sinon son budget portable pourrait ruiner son banquier. En revanche, il adore le tennis, qui le lui rend bien.

FRÉDÉRIC BERNÈS - L'Equipe, 18.10.2008

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