« Une pure folie » - Madrid 2008

Publié le par Françoise

Si, si, si, si señor !
Éblouissant, Gilles Simon a vaincu le numéro 1 mondial Rafael Nadal au terme d’un match culte (3-6, 7-5, 7-6). Murray l’attend en finale.

DITES DONC GILLES SIMON, c’est quoi le plus fort ? De battre Hercule ou d’assommer Goliath ? C’est quoi le plus grisant ? Embrocher Roger Federer, numéro 1 mondial à Toronto ou écoeurer Rafael Nadal, numéro 1 mondial à Madrid ? « Federer, c’était un deuxième tour et, hier, c’était quand même une demi-finale, répondit Monsieur Malice. Et puis, avant Nadal, j’étais quand même bien rôti après mes quatre matches au couteau cette semaine (dont six balles de match sauvées, quatre contre Andreev, deux contre Ginepri). En plus, ils étaient quand même dix mille et un contre moi. Dix milles madrilènes et Nadal, ça faisait beaucoup. Quand ils ont annoncé son nom pendant qu’on entrait sur le court, ça a fait un bruit de dingue. Je me suis dit : “ Hou là ! mais je suis où là ? Ils me prennent pour un taurillon, ils veulent me découper les oreilles et la queue ” ! »
Quand la corrida est belle, il arrive qu’on rende grâce à l’animal et qu’on lui laisse la vie sauve. Hier, la corrida était si glorieuse que le Tout-Madrid, Almodovar compris, aurait volontiers agité des mouchoirs blancs pour saluer le galactique Gilles Simon. Cela faisait trois heures que Simon cherchait des noises à « Rafa », et ça, rien que ça, d’être capable de pousser si loin Nadal dans le combat, ça aurait mérité leNobel du tennis. C’est un privilège rare de lire sur le visage de Nadal des mimiques d’impuissance, de ras-le-bol même ; c’est rarissime de le regarder chercher de l’oxygène si souvent. Simon a vu tout ça, enfin presque. « Je le devinais, précisait Simon. Parce que moi-même j’étais à l’agonie. C’était tellement intense ! Je n’arrivais plus à respirer. J’en étais presque à laisser passer la balle parce que je ne pouvais plus frapper. J’avais les jambes qui brûlaient et les poumons vides. Mais j’y allais ! Et vous savez quoi ? Je me régalais dans cette souffrance. J’ai pris un maximum de plaisir à combattre Nadal chez lui. J’ai même joué avec le public. Et c’est parce qu’il y avait plaisir qu’il y a eu victoire. » C’est parce qu’à un moment Simon a dit « adios » au stress qu’il a pu prétendre au chef-d’oeuvre. On peut même avec certitude localiser l’heure exacte où ça a fait tilt dans son cerveau. Il était 6-3, 2-1 pour Nadal et 15-40 sur le service du Niçois. Jusque-là, Simon n’avait pas vu la couleur d’une balle de break et nous n’avions encore rien vu de son bras fantastique. Pourtant, Nadal ne frappait que des demi-services, sans doute à cause de son épaule meurtrie. Mais à trop vouloir chatouiller le revers de l’Espagnol, Simon en oubliait de jouer. « Je crapotais, j’étais frileux quoi. Et là, je me suis dit : “ Allez, quoi ! lâche-toi sinon tu vas prendre 6-3, 6-2 et tu vas t’en vouloir à mort. ” Je crois aussi que la fatigue m’a aidé à atteindre cette décontraction. »

Des points à exposer au Prado
Dans l’intervalle, Nadal avait cochonné une balle de 5-3 d’un revers ni bien fait ni à faire. C’est là que Simon tripla de taille. Aussitôt, il breaka blanc en balançant gaiement des coups droits à rendre vert de jalousie Federer. Simon était passé au plan B, B comme brillant. Il attaquait plein fer le coup droit de Nadal, s’ouvrait le terrain et imposait au Majorquin une épreuve de force insensée. Une épreuve à laquelle Nadal répondit oeil pour oeil, dent pour dent et coup pour coup. L’Espagnol débreaka quand Simon servit pour le set. Et devinez quoi ? Oui, oui, Simon rebreaka illico. Il y avait là, devant nous, des points à mettre sous verre et à exposer au Prado. Nadal aurait pu de nouveau débreaker (15-40) mais, cette fois, Simon lui claqua la porte au nez. Ce set avait duré 71 minutes, le suivant allait s’éterniser 92 minutes. Il faudra qu’à la fin de la semaine Thierry Tulasne pense à faire vérifier l’état de sa vésicule biliaire… « Si je fais ce job, disait le coach de Simon, c’est en espérant vivre un moment pareil une fois tous les cinq ans. Avec Gilles, je suis plus que gâté ! Il m’a bluffé à un point ! Plusieurs fois je n’y croyais plus ou plutôt je me forçais à y croire. C’était de la folie, ce match ! »
Oui, c’était une pure folie quand Simon, mené 4-2 dans le dernier set, ressuscita de nouveau. Il y avait alors quelque chose du Tsonga-Nadal à Melbourne ; c’était beau et grand, mais nous n’avions pas tout vu. Il restait à voir Simon défendre comme un lion et breaker à 5-5. Puis à voir Nadal se révolter pour soutirer un tie-break. Il fallait voir et entendre Madrid y croire quand Nadal écarta une balle de match, à 6-5, d’un coup droit de sniper.Madrid voulait encore y croire quand, à 7-6 pour Simon dans ce tiebreak, le Français prit d’assaut le filet, mais regarda passer le passing de revers du campeon. Ils l’avaient tous vu dedans. Tous, sauf Simon qui demanda une vérification de la vidéo. Il avait raison, seul contre tous. Quelque part, Simon venait de gagner son premier match de Coupe Davis. À l’extérieur.
Quand on songe que Simon n’avait trouvé le sommeil qu’à 3 h 30 du matin, samedi après sa partie de roulette russe nocturne avec Karlovic… Quand on sait que Nadal n’avait plus perdu un duel dont il avait gagné le premier set depuis 70 matches… Et quand on pense à tous ces entraîneurs qui n’auraient même pas misé un kopek sur cet ado pas assez grand et trop chétif. « Simon ? Bon petit joueur, mais il n’a pas le physique de l’emploi. Il n’y arrivera jamais », entendaient ses parents avant que Luigi Borfiga ne vienne leur redonner de l’espoir. Aujourd’hui, Simon est numéro 1 français et de plus en plus en course pour le Masters (il est désormais 9e, à 6 points de Del Potro). Il n’est toujours pas bien épais, mais il a grandi. C’est même fou ce qu’il est grand depuis hier.

FRÉDÉRIC BERNÈS - L'Equipe, 19.10.2008

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