« La gazelle qui doit bouffer le lion » - Madrid 2008

Publié le par Françoise

« Il me manquait de l’essence »

« MURRAY TROP BON ? Simon trop nase après les 3 h 20 de combat contre Nadal ? Quelle est selon vous l’histoire de cette finale ?
– Murray a un jeu très ressemblant au mien, mais il fait plein de choses mieux que moi. Un exemple ? Le service. Ensuite, oui, il me manquait de l’essence. Je me battais comme un chien, mais chaque fois que je devais frapper un coup spécial mon appui se dérobait, je m’écrasais sur mes jambes et ça finissait en sucette. J’ai eu aussi un mal fou à fixer mon attention. C’était deux beaux points, trois tout vilains…

– C’est vrai, mais vous n’avez pas grand-chose à vous reprocher sur les deux balles de set obtenues dans le tie-break…
– Ça, c’est vous qui le dites. Ces deux balles de set, ça m’étonnerait que je les oublie de sitôt. J’ai tout donné mais, purée, qu’est-ce que ça fait ch… de perdre une finale. Je déteste ça !

– Qu’avez-vous appris sur vous pendant cette folle semaine ?
– Je me suis prouvé encore une fois que je pouvais gagner plusieurs matches super durs de suite contre des “messieurs” du jeu. J’ai aussi eu confirmation que ce n’est pas parce que t’es pas beau au début d’un tournoi que tu ne peux pas aller loin. Rien qu’avec la tête et le coeur, tu peux faire des miracles. Dix fois, je me suis vu dans l’avion avant dimanche et pourtant… Le déclic s’est passé à Indianapolis en juillet. J’étais tout seul là-bas et je jouais comme un sagouin. Zéro sensation. Mais je me suis accroché et j’ai gagné le tournoi.

– Vous êtes peut-être, notamment grâce à cette demi-finale contre Nadal, débarrassé pour de bon de la réputation de joueur défensif et “pousse-baballe”…
– On verra… Peut-être qu’on ne m’avait pas vu assez à la télé avant. Et puis les gens aiment bien se faire leur idée en trois matches. Je ne dénigre pas le mec qui juge dans son canapé, mais je me suis toujours dit qu’il pouvait se tromper. Oui, je peux attaquer et même finir un point au filet. Oui, s’il faut envoyer un pétard long de ligne, c’est dans mes cordes. Mais je suis le premier à reconnaître que ce n’est pas encore assez naturel pour moi. Je dois oser plus. Mais je fais aussi attention à ne pas vouloir tout révolutionner n’importe comment.

– Avez-vous été épaté par votre résistance physique cette semaine ?
– Pas tellement, non. Je sais que j’ai une grande endurance. Parce que je dépense moins d’énergie que les autres à la frappe. En revanche, si je dois aller faire un footing en forêt avec Nadal, Cañas ou Monfils, je suis sûr d’exploser.

« J’ai montré que je pouvais assurer »
– Il n’y a plus que six points entre vous et le huitième dans la course au Masters. Vous n’avez plus le droit de dire qu’on est maboule de croire en vos chances d’aller à Shanghai…
– J’avais dit que j’avais besoin d’un exploit en Masters Series, je l’ai. Mais il ne m’a permis que de recoller au wagon, pas de passer devant. Je persiste à dire que ce sera chaud pour moi. Ça implique de faire mieux que Del Potro ou Ferrer à Bercy, donc sans doute de battre l’un des quatre meilleurs mondiaux. Avant, il y a Lyon, mais je ne suis pas du tout sûr d’y jouer. Je déciderai aujourd’hui ou demain selon mon état physique.

– Vous êtes ce matin dixième mondial. Ça vous fait quoi ?
– Je ne le savais même pas ! C’est sûr, ou c’est encore un de vos calculs à la noix ? Sérieux, c’est magnifique ! C’est un des trucs dont je rêvais quand j’étais gosse et qu’on ne croyait pas très violemment en moi. Ça veut dire qu’il y a de moins en moins de joueurs plus forts que moi.

– Vous sentez-vous désormais à votre place parmi les tout meilleurs du monde ?
– Avant, je me sentais comme la gazelle qui doit bouffer le lion. Dans la savane, ça n’arrive jamais, ça. Je pensais que ce n’était pas normal que je batte les très grands. Mais, cette année, j’ai battu Federer, Nadal et Djokovic ; ça aide.

– Souffrez-vous d’être moins connu que Tsonga, Gasquet ou Monfils ?
– Je ne suis ni vexé ni outré. Quand j’ai gagné Marseille l’an dernier en battant Hewitt et Baghdatis, je me disais : ah, tiens, là, ça va faire causer. Et puis pschiiit… que dalle ou si peu. Je crois que le public a besoin d’être préparé à accueillir quelqu’un. En France, les gens ont été avertis que Gasquet, Tsonga et Monfils allaient débouler. Simon, on ne les avait pas prévenus. J’ai grandi doucement en gagnant des Futures. Le mec qui gagne un Futures, les gens ne sont pas censés le connaître. Mais, si ça se trouve, si j’avais fait à neuf ans la couverture de Tennis Magazine, les gens feraient les blasés comme ils le font avec Richard.

– Vous n’avez jamais joué en Coupe Davis. Estimez-vous que, maintenant que vous êtes numéro 1 français, vous êtes incontournable ?
– Jamais je ne dirai : bon, ben, maintenant, c’est réglé, on ne peut plus se passer de moi. On peut toujours se passer de tout le monde. En revanche, je pense que j’ai gagné ma place dans l’équipe dans le sens où j’ai montré que je pouvais assurer. Mais si, dans deux mois, je n’en mets plus une, ce sera normal de me laisser à la maison. »
FRÉDÉRIC BERNÈS - L'Equipe, 20.10.2008

Publié dans Interviews

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