« Être irréprochable au niveau de l'attitude » - octobre 2008

Publié le par Françoise

« Gilles, quel est votre état d’esprit après votre fabuleux parcours au Masters Series de Madrid ?
- C’est sûr que cela a été un moment mémorable. Maintenant, là tout de suite, j’ai la pression qui disparaît. J’ai donc simplement un gros coup de barre au lendemain de cette finale. J’ai également des regrets qui arrivent par rapport au tie-break de la deuxième manche (NDLR : Simon s’est procuré deux balles de deuxième manche, à 6 points à 4 au jeu décisif). Mais il va falloir se remobiliser tout de suite pour être très performant dès cette semaine à Lyon.

- Avec ce résultat à Madrid, vous avez changé de statut, notamment grâce à votre victoire sur Nadal. C’était vraiment un énorme match de votre part…
- Ça fait plusieurs fois qu’on me dit que je change de statut ! Cette saison, j’ai déjà changé trois ou quatre fois de statut ! Vraiment, je ne le vois pas comme ça. J’ai fait de très bons matches cette année, comme contre Federer à Toronto. Là, j’ai encore réussi à me prouver que j’étais capable de battre un numéro 1 mondial. Ça a été une très bonne chose pour moi. C’est très bon pour la confiance aussi. Maintenant à moi d’essayer d’appliquer tout le temps le tennis que j’ai réussi à pratiquer contre ces joueurs-là. Pas seulement quand il faut jouer les tout meilleurs justement, mais de façon plus régulière afin d’essayer de s’économiser un peu au physique et de jouer une finale dans de meilleures conditions qu’à Madrid !

« SANS LA VICTOIRE SUR FEDERER,
IL N’Y AURAIT PAS EU LA VICTOIRE CONTRE NADAL »


- Cette victoire face à Nadal, devant son public, est-elle la plus belle de votre carrière ?
- Je pourrais dire que c’était la plus belle parce que c’est sûrement celle où j’ai pris le plus de plaisir. Dès le début du deuxième set, toute la pression a disparu, j’avais juste envie de faire un très grand match contre le plus grand joueur de la saison, chez lui, dans une ambiance vraiment particulière. J’ai éprouvé des sensations que je n’avais pas connues sur les autres matches de la saison.
Mais il y a eu aussi la victoire face à Federer qui était un peu particulière, dans un contexte différent. J’avais joué plus tendu pendant tout le match, parce que c’était une rencontre que je voulais vraiment gagner. Et je pense que sans la victoire sur Federer, il n’y aurait pas eu la victoire contre Nadal. En gagnant contre Federer, je me suis vraiment prouvé que je pouvais gagner un match comme ça. Il était encore numéro 1 à ce moment-là et c’est là que je me suis dit : « Voilà, si tu es capable de le battre, lui, tu es capable de battre tous les autres. » Cela m’a forcément aidé à ne pas me poser de questions quand j’ai joué « Rafa » samedi.

- On a parfois tendance à dire que les Français sont talentueux mais un peu friables mentalement. Or, à Madrid, vous avez sauvé six balles de match lors de votre parcours et avez gagné quatre matches au tie-break du troisième set ! C’est exceptionnel.
- Oui, ça a été assez fort. Et malgré ça, je m’en veux de ne pas avoir au moins gagné le deuxième set contre Murray en finale, en laissant passer deux balles de set. On a beau se dire qu’on aurait pu passer à la trappe dès le début, qu’il aurait suffi d’un coup droit gagnant d’Andreev sur l’une de ses balles de match (NDLR : contre Andreev au premier tour, Simon effaça quatre balles de match avant de s’imposer) pour qu’il n’y ait pas toute cette semaine incroyable… Malgré ça, ces points-là me restent en travers de la gorge. C’est un défi sans fin, on peut toujours s’améliorer. Même le joueur le plus fort mentalement et physiquement qu’est Rafael Nadal peut, lui aussi, encore s’améliorer pour essayer de gagner le match qu’il a perdu samedi. Il n’y a pas de problème. Ce n’est pas parce qu’on est Français qu’on n’a pas de mental, c’est vraiment des idées préconçues.

Moi, ma philosophie sur le terrain, c’est que j’ai le droit de mal jouer au tennis. J’ai le droit de ne pas sentir mes coups, de pousser la balle, de jouer huit mètres derrière, de faire un match pas très beau, parce qu’on ne peut pas bien jouer tous les jours. Il y a forcément des moments où l’on joue un peu moins bien, où l’on a de moins bonnes sensations, ça c’est normal. En revanche, je pense qu’on se doit de faire le maximum au niveau de la tête, au niveau des jambes. Et même si, en finale, ça a été plus dur au niveau des jambes, même si ça s’est sûrement senti, j’ai essayé de faire le match le plus parfait possible au niveau de l’attitude, parce qu’à ce niveau là, j’estime qu’on doit être irréprochable. Et surtout, on se rend compte que les joueurs qui sont devant au classement, sont eux irréprochables à ce niveau là.

- La vie d’un joueur de tennis est un éternel recommencement. On se remet en cause toutes les semaines. Mais là, vous avez peut-être le temps de vous poser un peu et de réaliser ce que vous avez fait, parce que vous êtes dans le Top 10 pour la première fois de votre carrière…
- Non, au contraire, je pense que je n’ai pas du tout le temps d’en profiter ! J’aimerais bien, mais je pense que j’aurai le temps d’en profiter quand la saison sera finie. Mais quand Nadal fait une saison aussi fabuleuse que celle qu’il accomplit cette année, il n’a pas vraiment le temps d’en profiter non plus ! Il gagne « Roland » et doit se remettre tout de suite en question pour Wimbledon. Il remporte Wimbledon et doit se reconcentrer sur les deux Masters Series qui se profilent. Il s’impose aux Jeux Olympiques et il y a l’US Open qui arrive. Il y a toujours quelque chose derrière. On ne doit s’arrêter qu’à la fin de la saison. Il n’y a qu’en novembre que l’on peut se poser, tirer un bilan, se faire plaisir pendant deux ou trois semaines en levant vraiment le pied.

- Ça ne vous a donc rien fait de voir votre nom à la dixième place du classement ?
- Si, c’est vrai que je suis très content. Souvent on dit d’un joueur : « Il sera un jour dans le Top 10. » Et puis, on n’y est jamais ! Au moins, je peux imprimer le classement et le garder au-dessus de mon lit. C’est vrai que ce serait encore mieux pour moi de finir l’année dans ce Top 10, et de me dire que sur cette saison, j’ai été dans les dix meilleurs joueurs du monde. Cela représenterait plus pour moi qu’une semaine comme ça en milieu d’année, même si on n’est plus en milieu d’année.

- Le BNP Paribas Masters vous attend avec un super défi : celui de décrocher une place pour la Masters Cup de Shanghai…
- Oui, c’est un super défi à relever. Mais d’abord, il va y avoir un tournoi très important à Lyon. Dans l’optique de la Masters Cup, je pense que ceux qui seront devant au classement à Bercy auront vraiment un gros avantage. Surtout si les tout meilleurs participent au tournoi car on se rend compte qu’à chaque fois qu’ils sont là, il y en a toujours trois sur quatre en demi-finales, ce qui laisse très peu de place à l’exploit. Ce serait bien évidemment plus facile d’aborder le BNPPM en étant déjà huitième à la Race ! Maintenant, si ce n’est pas le cas, il faudra essayer de profiter de l’avantage de jouer à la maison avec le public. Je me rends compte de l’importance que cela peut avoir, surtout quand je joue un Nadal chez lui. Toutes proportions gardées bien sûr, car à Madrid c’était vraiment de la folie !
Ça peut avoir son importance, surtout sur des matches décisifs, ou dans le cas où il y aurait des adversaires directs à affronter.

« AVEC THIERRY (TULASNE),
ON A MIS L’ACCENT SUR CE QUE J’AIMAIS LE MOINS FAIRE »

- Qu’est-ce que cela représenterait pour vous de participer à la Masters Cup de Shanghai ?
- Ce n’est pas un rêve, je n’ai jamais rêvé de jouer le Masters. Je pense que c’est un tournoi très prestigieux, qui récompense les huit meilleurs joueurs de la saison. Dans tous les cas, ce serait vraiment une très bonne expérience à vivre que d’aller là-bas. Après, ça n’a pas l’importance que peut avoir un Grand Chelem. Ça n’a pas non plus l’importance que peut avoir un tournoi comme le BNP Paribas Masters qui n’est qu’un Masters Series, mais qui se joue en France.

Mais c’est vrai que ça donne envie de se dire qu’on va aller là-bas avec les meilleurs joueurs, des joueurs du calibre de Federer, Nadal. On ne peut qu’avoir envie de les jouer. Je suis un peu dans la même optique que pour les Jeux Olympiques. Pour moi, ce n’était pas un rêve de gamin, c’était juste une super expérience à vivre, un événement que je ne voulais absolument pas rater. J’ai été très heureux d’y participer et je pense que j’irais à la Masters Cup un peu dans le même état d’esprit si je devais y aller.

- Vous devez votre belle progression à vous-même, bien sûr, mais aussi au travail que vous faites avec Thierry Tulasne. On imagine qu’il a partagé avec vous ces moments forts de Madrid…
- Oui, comme je l’ai dit, et je l’ai d’ailleurs remercié sur le court, je pense qu’on a fait du super bon boulot ces deux dernières années. Quand j’ai décidé de travailler avec Thierry, j’ai senti que c’était lui qui pouvait m’apporter les derniers éléments pour continuer de progresser. Et ça se passe très bien. Il arrive vraiment à me mettre en confiance avant les matches. Je pense que c’est ce qui fait la différence pour les dernières marches du classement. Le fait d’arriver en étant conquérant, en étant guerrier, en n’étant pas battu d’avance, même si on joue des joueurs très forts. On a souvent tendance à être impressionné et c’est normal.

Mais au niveau des émotions, Thierry arrive assez bien à ressentir ce que je ressens et il arrive aussi bien à me faire sentir ce qu’il faut que j’arrive à garder, ce qu’il faut que j’arrive à oublier. Car tout se joue à 60-70 % au mental sur ces matches là, voire même à 80-90 % quand on voit les fins de matches qu’il y a eu à Madrid. On se rend compte que c’est hyper important d’arriver dans de bonnes dispositions.

- Thierry Tulasne a la réputation d’être un entraîneur exigeant, alors que l’on a souvent dit que vous n’aimiez pas trop travailler le physique…
- Moi je trouve que pour un joueur qui était soi-disant fragile, j’ai souvent été fort physiquement ! C’est plutôt à l’entraînement que j’avais du mal à travailler. Je suis vraiment un « matcheur » dans l’âme. J’aime jouer des points et, au début, faire des gammes n’était clairement pas mon truc. Je jouais énormément de matches à cette période là, j’étais beaucoup moins rigoureux à l’entraînement. Mais c’est comme tout, ça évolue. Il y en a pour qui ça marche dans l’autre sens : c’était des pros de l’entraînement et pas forcément des compétiteurs et ils se sont découvert des qualités de « matcheur » et de gagneur aussi. On a tous un domaine où l’on est un peu plus faible à un moment donné, où l’on a moins envie. C’est pareil pour tous les joueurs. Il n’y a peut-être que Nadal qui adore jouer des matches et s’entraîner, mais sinon on a tous des choses que l’on préfère faire à d’autres.

Avec Thierry, on a beaucoup mis l’accent là-dessus, sur ce que j’aimais le moins faire (rires). Aujourd’hui, on voit bien que physiquement, je suis capable de tenir la distance. Et moi ce que je me suis prouvé, c’est qu’au-delà du fait d’avoir été capable de jouer un Rafael Nadal pendant trois heures et demi, le lendemain, même fatigué, même avec de moins bonnes sensations, j’ai été capable de faire quasiment jeu égal avec Andy Murray. Et même s’il a été plus fort sur l’ensemble du match et qu’il méritait sa victoire, j’ai eu des occasions de revenir à un set partout. Ça me prouve que même fatigué, il y a toujours d’autres moyens de gagner sur un terrain.

- Vous êtes-vous surpris au cours de cette semaine madrilène ou est-ce la suite logique du travail accompli depuis des mois ?
- C’est vraiment une continuité. Ça fait un moment que je m’applique. En plus, c’est vraiment lui rendre hommage que d’avoir fait un super match face à Nadal parce que c’est vraiment le joueur qui m’inspire le plus au niveau de l’attitude. Il y a des tonnes de matches que j’ai regardés, avec des situations où n’importe quel joueur aurait lâché, aurait pris un coup derrière la tête. Lui, il rebondit de sa chaise, il part en sprintant sur sa ligne de fond comme si de rien n’était. Souvent en le voyant faire, je me suis dit que c’était un monstre prêt à tout pour gagner. C’est un joueur dont je me suis beaucoup inspiré. Quand j’ai été mené contre lui, quand j’ai perdu le premier set sévèrement (6-3), où il était clairement au-dessus, quand au début du deuxième, j’avais très peu d’occasions et que j’étais malmené sur mes mises en jeu, je me suis dit : « Continue de te battre, donne tout ce que tu as, bats toi. » Je me suis dit ça sur ce match là, mais aussi sur ceux d’avant.

S’il y a une chose que j’ai bien compris cette saison, c’est qu’en gagnant des matches à l’arrachée, souvent, on pouvait aller très loin dans un tournoi. Ce qui m’a fait prendre conscience de ça, ce sont ces joueurs là. Souvent des Federer, des Nadal, qui ne jouent pas forcément bien au premier tour, qui sont souvent malmenés contre des soi-disant inconnus, finissent par gagner et par jouer leur meilleur niveau en fin de semaine. Alors maintenant, je me dis : « Sur chaque match, tant que tu as les moyens de passer, bien jouer n’est pas forcément le plus important. Le plus important c’est de passer, parce qu’après, les sensations reviennent forcément à un moment. »

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