« Nadal a dit que j’étais très fort ! » - octobre 2008

Publié le par Françoise

« NADAL EST VRAIMENT LE JOUEUR
QUI M’INSPIRE LE PLUS AU NIVEAU DE L’ATTITUDE »


- A force de sauver des balles de match, comme ce fut votre cas la semaine dernière, ne finit-on pas par se sentir presque invincible ?
- Non, je ne me sentais pas invincible, parce que malgré le courage et l’envie, ce n’était pas vraiment ça au niveau des sensations pendant le tournoi. Je suis vraiment retombé dans mes travers. Je jouais loin derrière ma ligne, j’avais du mal à être offensif, j’avais du mal à abréger les échanges. J’ai été obligé de gagner comme ça, à la bagarre, au mental, en deux heures ou deux heures et demie de match à chaque fois. Il m’était impossible de produire mieux sur le terrain. Ça a été frustrant pendant une bonne partie du tournoi. Et contre Nadal au premier set, c’était encore ça. Des coups retenus alors qu’il n’y a pas de raison de les retenir lorsque l’on joue un joueur de la classe de Nadal.

Et il y a eu un déclic dans ce match là. A un moment, quand j’ai sauvé ma mise en jeu au deuxième set, à 2-1, je me suis dit : « Vas-y, sinon tu vas prendre 3 et 3 en jouant comme ça, si tu retiens tes coups. Quitte à prendre 3 et 3, joue, fais toi plaisir. Frappe la balle, tente de le mettre à deux mètres comme tu l’avais fait pendant un set en Australie. » Ce qui a été formidable pour moi durant ce match, c’est que les bonnes sensations sont revenues, en jouant vers l’avant, des points gagnants. J’ai pris énormément de plaisir dans le jeu, dans le fait de tenter des points gagnants, de faire de longs échanges.

Mais j’ai pris énormément de plaisir aussi dans la bagarre, au physique, au mental. C’est pour cela que ça a été certainement mon meilleur match de la saison, pas forcément en qualité de jeu, mais tout a été réuni dans ce match. Je suis passé par le moment où je n’étais pas bien en début de match, un peu timide, et par le moment où je me suis libéré, où il y a eu de la bagarre physique et mentale. A l’arrivée, je gagne ce match au physique et au mental face au joueur qui est le plus physique et le plus mental de la planète tennis ! C’est pour ça que ce match contre Nadal est la plus belle victoire de ma carrière.

- Tout cela est très encourageant. Sans pratiquer votre meilleur tennis en début de tournoi, vous avez quand même battu des joueurs comme Blake ou Karlovic. En jouant bien, on se dit que vous pouvez aller très haut…
- Oui, mais j’en suis persuadé depuis un moment. Quand je joue bien, ça peut aller très, très haut. Des Top 10, j’ai commencé à en battre il y a très longtemps. J’avais battu Gaston Gaudio sur terre à Hambourg (NDLR : en 2006) quand il jouait très bien à l’époque. Je l’avais écoeuré ce jour là. J’avais joué un tennis incroyable. Simplement, j’avais été incapable de reproduire ce niveau de jeu. L’autre chose qui me nuit un peu, c’est que je suis un joueur qui adore et qui a besoin de prendre du plaisir sur un court, de tenter des points gagnants, de faire de belles choses, de faire se lever un stade même quand ce stade est contre lui.

Et aujourd’hui, je suis encore dans cette optique là, où pendant les premiers tours, je ne m’assume pas complètement quand je joue trois mètres derrière, parce que je sais qu’en jouant comme ça, il ne doit pas y avoir grand monde qui prend du plaisir en regardant le match. Ça, ça me pose énormément de problèmes. Le jour où j’entendrai : « J’ai regardé jouer Gilles Simon et je me suis ennuyé », ça va me faire vraiment mal. Pourtant, je suis obligé de constater que certains jours, c’est un passage obligé. Face à Andreev ou face à Ginepri, si j’avais été dans le public à Madrid, je me serais sans doute un peu emm… Mais j’ai du mal à m’assumer quand je fais ça. Je sais que je suis capable de gagner et aujourd’hui je me raccroche un peu à l’idée que ce n’est pas grave, qu’il faut passer par deux ou trois matches parfois moyens comme ça pour pouvoir ensuite faire rêver le public dans un match comme contre Nadal.

En fait, c’est plus facile de se dire qu’on va essayer de jouer des beaux coups. Mais finalement, on va perdre ces matches là, et derrière, il n’y aura pas le match magique ! C’est un combat un peu difficile à mener, mais à l’arrivée, le public est plus content quand on arrive à gagner. Et au-delà de ça, quand tennistiquement c’est un peu pauvre sur le terrain, on peut aussi faire plaisir au public en montrant des qualités de bagarreur, des qualités mentales…
Et personnellement, c’est rassurant de se dire que, sur le terrain, bonnes sensations ou pas, je suis capable de battre de très bons joueurs comme Andreev, Blake ou Ginepri, sans jouer un tennis incroyable.

- Votre meilleure performance en Grand Chelem se limite pour l’instant à un troisième tour. Que vous manque-t-il pour passer ce cap ?
- En Grand Chelem, je n’ai aucun problème. C’est la première année que j’ai été tête de série. Mais j’étais dans les dernières, ce qui impliquait d’affronter un joueur très fort dès le troisième tour, des joueurs qui sont tout le temps là au troisième tour en Grand Chelem. Ça a commencé par Nadal à l’Open d’Australie. J’ai fait un bon match, avec des balles de set au premier, mais sans pouvoir faire plus. C’est là que la victoire contre Federer à Toronto a été très importante. Elle m’a permis de me débloquer contre ce type de joueur et de réussir à ne pas avoir de complexe pour le battre, alors que ça avait été le cas en Australie. J’avais eu un niveau de jeu impressionnant. Moi-même, je ne pense pas avoir joué aussi bien de l’année après ça. Mais mon niveau de jeu n’avait fait que baisser au fil du match parce que je n’étais pas convaincu que je pouvais gagner. Je n’ai pas à rougir de cette défaite face à Nadal au troisième tour.

A Roland-Garros, je tombe d’entrée sur un très bon Stepanek. Je sors d’une victoire à Casablanca qui m’a un peu émoussé physiquement. Voilà, mais je n’ai jamais perdu contre des joueurs moins forts que moi.

A Wimbledon, je passe deux tours, j’arrive dans de bonnes dispositions contre Richard (Gasquet). On fait un très bon match, j’ai des occasions de le pousser au cinquième set, Mais je ne le fais pas. Il a très bien joué, il était très en forme, il aurait certainement dû battre Murray ensuite. C’était sans doute le moment de sa saison où il a le mieux joué, sur une surface qui lui convient bien. Encore une fois, rien à dire.
Enfin, à l’US Open, je passe deux tours sans trop de problèmes et pour une fois que je suis tête de série de 1 à 16, je joue contre Del Potro dès le troisième tour. On fait un super match. On en a d’ailleurs reparlé à Madrid quand on s’est croisés dans les couloirs. C’était un match vraiment incroyable, avec une intensité rare. Beaucoup de journalistes ont dit que ça avait peut-être été le plus beau match de cet US Open. Et l’arbitre de la rencontre a estimé que c’était le plus beau match qu’il avait arbitré depuis une bonne dizaine d’années. Voilà, c’était encore un match plein perdu au cinquième set. Del Potro a été plus fort que moi, surtout physiquement ce jour là.
Malheureusement, on retient souvent le stade de la compétition que l’on atteint en Grand Chelem et pas les matches. Tant que je n’aurai pas été plus loin, on me dira que je n’ai pas dépassé le troisième tour. Mais tant que ce sont des défaites comme celles là, je ne me pose pas plus de questions que cela par rapport à la deuxième semaine de Grand Chelem.

« QUAND NADAL ME FÉLICITE,
J’AI TOUJOURS L’IMPRESSION QU’IL SE FOUT DE MA GUEULE ! »


- A l’issue de votre demi-finale à Madrid, Rafael Nadal a semblé très chaleureux à votre encontre, alors qu’il avait pourtant perdu…
- Il faut savoir qu’avec « Rafa », on s’entend vraiment super bien depuis un bon moment. Déjà, on avait parlé de notre poignée de mains à l’Open d’Australie, où il s’était montré bien plus démonstratif qu’avec la plupart des autres joueurs. C’est vrai que l’on s’entend bien. Il y a un grand respect entre nous. Et c’est ça que je trouve fort de la part d’un champion comme lui. C’est plus évident de ma part de le respecter, vu tout ce qu’il produit sur un terrain et tout ce qu’il apporte à notre sport. On est obligé, en tant que tennisman professionnel, d’être respectueux envers des joueurs qui font autant pour le tennis. C’est grâce à des joueurs comme lui que les stades sont pleins.

C’est grâce à des joueurs comme lui que les jeunes ont envie de jouer au tennis. C’est grâce à des joueurs comme lui que l’on voit des petits gauchers mettre un bandeau et faire des lifts pendant des heures. Quand je vois ça, ça me fait super plaisir. Je suis obligé d’avoir un grand respect pour lui. Et lui, c’est vrai que c’est un joueur très simple. On a souvent pensé qu’il était arrogant par rapport à son attitude sur le terrain, son attitude de bagarreur. Moi je pense qu’il a besoin d’être comme ça pour jouer son meilleur tennis, et ça ne me pose aucun problème.
C’est un joueur très simple et qui rend hommage à beaucoup de joueurs. J’ai toujours l’impression qu’il se fout de ma gueule quand il me félicite ! Comme avant Toronto, parce que je venais de gagner à Indianapolis, alors que lui venait de s’enfiler en quelques semaines Hambourg, Roland-Garros, le Queen’s et Wimbledon ! Je lui dis : « Tu te fous de moi ou quoi ? Si toi tu me félicites, moi je fais quoi ? »

On s’entend très bien, sur le court comme en dehors. Je pense être un joueur qu’il respecte. Il avait déjà apprécié le combat que l’on avait livré pendant une partie de notre match à l’Open d’Australie. De tous, ce doit être lui le moins surpris de ce qui s’est passé sur le court à Madrid, parce qu’il sait que je suis bagarreur, que je peux très bien jouer au tennis et être dangereux les jours où je me lâche complètement. C’est pour ça qu’à aucun moment il n’a été arrogant, ni n’a semblé vraiment énervé ou agacé. Il a plus semblé désemparé quand ça tournait mal, mais il n’a pas eu de réaction d’orgueil ou de fierté mal placée vis-à-vis de moi. Il est au dessus de tout ça.

- Et que vous a-t-il dit ?
- Il m’a simplement dit : « Bravo, tu le mérites. Tu as été très fort aujourd’hui. » J’y repenserai quand je ne serai pas bien sur le terrain une prochaine fois ! Je me dirai : « Nadal a dit que j’étais très fort ! »

Cette interview a été réalisée par le Service Information fédérale & Roland-Garros.

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