Amicalement vôtre - Shanghai, novembre 2008

Publié le par Françoise

L’étoile du chétif

PAS POUR RIEN qu’il aimait Chang, Gilou, haut comme même pas deux pommes. Si chétif qu’il lui fallut bien compenser ses trois ans et demi de retard face à ceux de sa catégorie pour ce qui sera le grand combat de sa vie. Oui, trois ans et demi de retard face à ceux de son âge, un à cause du passeport (1) et les trente autres mois pour retard de croissance… Venu au tennis à six ans pour participer au hobby familial du dimanche, l’asticot de Fontenay-sous-Bois (prière de ne plus dire le Niçois, mais le Fontenaisien, donc) n’aura jamais eu le look de l’emploi. « Gilles, il fallait le voir pour le croire », synthétisera Aloïs Beust, son premier entraîneur à Roland-Garros. Un jour, il tomba dans les pommes à l’INSEP, et Olivier Soulès, le formateur, le ramassa presque d’un doigt. « Je me souviens encore de l’impression que ça m’avait fait, tellement il était léger. Un vrai poids plume. »

Qu’il ait survécu à la sélection naturelle tient du miracle. « Lors d’un rassemblement des dix ans de la Ligue du Val-de-Marne, Gilles n’avait pas été retenu dans les seize meilleurs, se souvient Dominique Simon (un homonyme), toujours CTR de cette Ligue. Quelqu’un m’avait dit : ‘’Tout le monde le prend pour un épicier.’’ » Sans coup inouï et avec un tel déficit de puissance, pas facile de lutter : quatorze ans, 1,52 m, 38 kg… « Tout le monde lui reprochait son jeu de défense. Mais comment pouvait-il faire autrement ? », demande sa mère, Mireille.

Mireille, sa maman: Avec les vexations qu’il a subies, j’ai trouvé que le sport élitiste était parfois très cruel.

RAYÉ DES LISTES de l’Orange Bowl, inconnu au bataillon des juniors, pas toujours retenu dans les sélections nationales, lui-même compliquait la perception avec un acharnement légendaire à faisander les entraînements dès ses premiers coups de raquette sérieux. « Dilettante, touriste », tranchaient ceux qui n’auront rien compris. La maman était celle qui en souffrait le plus : « Il a été mis en doute. À un moment donné, on lui a dit des choses très dures. Avec les vexations qu’il a subies, j’ai trouvé que le sport élitiste était parfois très cruel. Quand il était jeune, j’ai cru à un moment donné qu’il poserait les raquettes. Il l’a fait… huit jours. » Huit jours ? Le chiffre paraît excessif tant Simon arpentera jour et nuit les tournois du Val-de-Marne, de France et du monde sans jamais vouloir s’arrêter, comme obnubilé à trouver la solution concrète à ses frustrations centimétriques.

Moyenne annuelle ? 120 matches. Pure folie. « On s’était même fait tancer par la DTN quand ils avaient appris ça », se souvient Dominique Simon. Blindé par l’opinion négative de certains, conditionné dans son jeu de malices par les tours de passe-passe qu’il devait exécuter pour annihiler la puissance adverse, Simon le joueur finit par passer le cut à chaque échelon. Au Pôle France de Poitiers, à l’INSEP puis au CNE de Roland- Garros, chacun des cadres fédéraux vit débarquer ce drôle d’hurluberlu stakhanoviste ultra convaincu par la justesse de sa tactique. « Gilles, on se demandait parfois comment il pouvait faire pour faire avancer la balle, raconte Dominique Poey, alors responsable à Poitiers. Mais il était séduisant. Avec son intelligence et sa technique, ça pétillait. Il avait quelque chose, il te donnait envie. » « C’est vrai que la question se posait de savoir si on allait le garder ou pas à l’INSEP, poursuit Olivier Soulès. Mais, avec Borfiga, on a poussé en sa faveur parce qu’un matcheur pareil, on en avait rarement vu! »

Il se construisait pas à pas, paré dans sa tête à faire la nique à la terre entière.

MAIS QUE N’AVAIT-ON PAS VU d’incroyable chez ce Fontenaisien si bluffant ? Tout petit, il aimait finir tous ses matches sur une volée. Frondeur, déjà, lui qui ne montait jamais. Plus tard à l’INSEP, on le verra se promener avec ses bouquins de logique, concrétisation d’un héritage familial légué par un père matheux et une mère médecin, professant l’équilibre par l’éclectisme. Le frère aîné avait touché au golf et au saxo avant de finir ingénieur en travaux publics ; Gilles, lui, manoeuvrera le piano jusqu’au conservatoire et au lycée jusqu’au bac S, avec cette ouverture d’esprit désormais légendaire. « Gilou, c’était un espiègle qui pouvait faire deux choses en même temps, brosse encore Dominique Simon. Je lui demandais : ‘’Tu peux me regarder ?’’ Il me répondait : ‘’Non, je t’écoute.’’ Il me fait penser à Kaa, le serpent dans le Livre de la jungle, il t’endort. Déjà il fallait qu’il soit mené, qu’il soit dans le dur. »

Version rapetissée de l’homme qui parade à Shanghai, Simon se construisait pas à pas, classement par classement, paré dans sa tête à faire la nique à la terre entière. Jamais il ne recevra de wild card. Dans l’ombre, il s’escrimait dans son année de tournois Futures, puis dans son année de tournois Challengers. Sans douter, jamais. « La première fois que je l’ai vu, c’était à Doha en 2003 quand j’entraînais Seb Grosjean, et que lui disputait les qualifs, se souvient Thierry Tulasne, aujourd’hui son coach. Il n’avait pas de poils, il était tout frêle ! Mais il s’intéressait à ce qu’on faisait, et j’ai vite vu que sa personnalité n’avait rien à voir avec son gabarit. Il a eu une autorité surprenante quand il a commencé à jouer au tarot avec nous, par exemple. Je me suis dit : ‘’Tiens, lui, il a quelque chose…’’ » Mais lui le savait déjà, et sa maman encore plus, moteur de cette ascension vertigineuse. Avant de conclure cette fable de l’ex-petit meilleur que les très grands, on lui a demandé si elle était bluffée. Elle a répondu non. « J’ai toujours dit à Gilles qu’il pouvait aller loin, parce qu’on savait qu’il allait finir par grandir. J’ai toujours été plus convaincue que lui. Et maintenant, il n’y a plus qu’un grand débat entre nous, c’est le service ! »

(1) Né en décembre, lson acte de naissance le pénalise d’une année contre ceux de sa catégorie lancés dès janvier.


Tsonga : « Gilles ne mangeait que des Chocapic ! »

« On a dû se rencontrer pour la première fois dans les compétitions de jeunes. On avait environ treize ans. Mais on ne se parlait pas. Ensuite, on a été au Pôle France de Poitiers ensemble. J’étais déjà assez costaud, Gilles était tout petit, nous deux c’était un peu David et Goliath ! On s’est surtout rapprochés sur la fin, au CNE, parce qu’on se retrouvait dans un cadre où on vivait la même situation, on passait pros. On jouait des Futures ensemble. On s’est retrouvés à deux ou trois au CNE, avec des soirées vides, à ne rien faire. On mangeait à 19 heures, on se retrouvait souvent le soir, on était tout le temps ensemble. On faisait plein de trucs : on jouait aux jeux vidéo et ça nous est arrivé d’aller voir des potes en dehors ensemble… Y avait de petites fiestas de temps en temps. Le " sur-gé " nous aimait bien et nous laissait faire ce qu’on voulait ! Pendant ces années-là, on n’avait pas des vies d’adolescent normal. Le seul moyen de s’amuser, c’était de braver les interdits et de faire toutes les conneries possibles et imaginables… On s’est vite trouvé des points communs parce qu’on a vécu la même vie, quelque part. À partir de l’âge de douze-treize ans, on a vécu exactement les mêmes choses. À Poitiers, arrivés exactement au même moment. Pareil à l’INSEP. Mais je suis arrivé au CNE un an avant lui. Au CNE, il y avait Gaël (Monfils) mais sur la fin il a eu son appart, donc il est parti. Il y a eu Clément Morel pendant un moment, et aussi Joss (Ouanna)…

De quatorze à dix-huit ans, même si je n’étais pas avec Gilles du matin au soir, je savais exactement où il était et ce qu’il faisait. C’est une époque que j’ai très bien vécue. On discutait beaucoup. On avait beaucoup de longues discussions " philosophiques ", sur la vie, sur la carrière qu’on allait mener, nos rêves…

On partageait des piaules sur les Futures. On a pas mal d’anecdotes ensemble… Je me souviens que, dans un de nos premiers Futures, Gilles commençait à pas mal jouer, on était à Grasse… Il dormait sur le canapé et il ne mangeait presque que des Chocapic ! Il avait toujours trois ou quatre paquets dans sa chambre, c’était son régime à lui. C’était ses vitamines, quoi ! Un jour, avant sa demie ou son quart, il a pris un gros saladier, il a versé un litre de lait et le paquet en entier de Chocapic : j’en revenais pas mais il a tout bouffé ! Bon, évidemment, après, il était un peu flagada mais il a quand même gagné le tournoi ! C’est là où je me suis dit : " Ce mec, forcément, il a quelque chose… C’est pas possible, il a un secret…"

 
Simon : « Jo n’avait peur de personne ! »

« Au début, à Poitiers, je ne connaissais personne et on n’était pas spécialement potes. On vivait toute la journée ensemble mais on n’avait pas de relations personnelles. Même topo à l’INSEP. Jo était un peu à l’écart, il était déjà plus fort que les autres. En un an, à Poitiers, il a progressé d’une manière incroyable. En un classement, il est passé de 15 à 1/6 ! Non seulement il nous a rattrapés mais il nous a dépassés. Physiquement, il était plus costaud que tout le monde, il marchait sur tout le monde. Je crois me souvenir d’une photo de groupe où son gabarit était tellement imposant par rapport aux nôtres qu’on aurait pu croire qu’il faisait partie du staff ! Pareil à l’INSEP : il était clairement plus fort que nous.

A l’époque, entre jeunes, ça chambrait pas mal, mais pas dans le bon sens du terme : c’était dur, il y avait beaucoup de jalousie. Moi, j’étais vachement en dehors de tout ça, j’étais trop nul !

Jo avait déjà ce truc un peu particulier, cette espèce de confiance en lui, mais c’était naturel, jamais forcé. Déjà, il était porté par l’événement, il n’avait peur de personne ! Je m’en suis inspiré : j’ai compris qu’il avait besoin de ça pour bien jouer. Aujourd’hui encore, ça reste sa première qualité, il entre en patron sur le terrain.

On a vraiment appris à se connaître quand on est arrivés au CNE. C’est là que ça a vraiment commencé entre nous. On s’est pas mal rapprochés. C’étaient des années dures pour lui, il était souvent blessé, il avait chuté au classement. On a commencé à partager des chambres sur les Futures où on ne te paye qu’une demi-chambre. Petit à petit, la relation s’est développée : il n’y avait presque plus que nous qui avions une piaule au CNE. On a vraiment passé une année l’un à côté de l’autre. Comme le self fermait à 19 h 30 et qu’on est tous les deux des couche-tard, on avait d’interminables conversations dans la chambre. On partageait beaucoup de trucs vraiment personnels. Surtout lui, d’ailleurs, il se livre beaucoup plus facilement que moi.

On jouait jusqu’à pas d’heure aux jeux vidéo : Top Spin et Mario Kart. Parfois, en fin de saison ou quand une tournée était terminée, on pouvait se mettre une bonne caisse à l’ancienne ! Un moment particulier parce qu’il faut reconnaître que, pour le reste, on n’a pas connu une adolescence normale. On a au moins un point commun : on est francs et on est centrés sur nous, dans le bon sens du terme. On est détachés des résultats des autres. Résultat : il ne peut pas y avoir de jalousie. Rien à battre : c’est chacun sa route. La jalousie, ça ne peut pas arriver entre nous. »


FRANCK RAMELLA et VINCENT CORNET, L'Equipe, 9.11.2008

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anne-laure 01/02/2009 16:02

très belle cette image