« J’avais peut-être peur d’être trop fort » - Shanghai 2008

Publié le par Françoise

Très déçu par sa courte défaite contre Novak Djokovic, Gilles Simon trouve pourtant la forcede se glisser dans un sofa du salon des joueurs pour revenir sur sa saison 2008. Et c’est un flot de paroles raisonnées, où l’on sent son énorme envie de se remettre rapidement au boulot pour continuer à progresser. Pour lui, stagner, c’est régresser. Après quinze jours de vacances, son esprit se tournera vers 2009, où il devra défendre son nouveau statut de membre du top 10.

« QUAND CETTE DEMI-FINALE a-t-elle tourné ?
– Il y a des jeux que je perds et que je dois gagner.Comme ceux après 4-2 au troisième set. Il a eu aussi pas mal de réussite. Après trois heures (2 h 52’), ça fait un peu péter les plombs. Je n’ai pas réussi à être irréprochable au niveau de l’attitude. C’est peut-être pour ça que je perds le match. Même dans le premier set, je me frustre tout seul en ne parvenant pas à conclure sur les premières balles de set. J’ai perdu le fil... Il était un peu à la rue et ces jeux ont lancé le match. J’ai raté trop d’occases pendant ces trois heures.
– Vous en avez aussi bavé au service...
– Je crois surtout que je n’ai pas été bon dans le jeu vers l’avant. J’avais du mal à réavancer et à gagner les points. J’ai plutôt bien retourné. Ça donne donc l’impression qu’il y a juste eu un combat du fond. Or, j’ai horreur de perdre un combat du fond. Normalement, c’est là où je suis le meilleur.
– Quel bilan tirez-vous de ce Masters ?
– Que j’ai de quoi tenir la distance face aux meilleurs. Et que je peux faire beaucoup mieux. Perdre 7-5 au troisième contre le no3 mondial, il y a plus pessimiste comme horizon. Plus que jamais, j’ai le sentiment d’avoir le niveau contre ces mecs-là.
– Si vous deviez résumer votre saison 2008 en trois mots ?
– Belle... Pleine... Et encourageante.
– Quelle est la première image qui vous vient à l’esprit ?
– Le moment le plus important, je n’en ai encore jamais parlé... Ç’a été un gros déclic. Ce sont les jours qui ont suivi ma défaite contre Youzhny, au deuxième tour d’Indian Wells. Tout lemonde s’en fout, mais ce match, je l’ai perdu parce que je n’avais pas envie de le gagner. C’est extrêmement rare chez moi. J’ai souvent avancé comme ça, en me retrouvant tout seul et en me posant des questions. Je sentais que j’avais pas mal de choses dans la raquette, mais je crois que je perdais ces matches parce que j’avais peut-être peur d’être trop fort. Je ne me donnais pas le droit d’être fort tant que l’opinion générale ne le pensait pas aussi. J’ai toujours eu besoin du consentement général pour avancer et me sentir à ma place. Quand je sens que j’y suis, je joue mon meilleur tennis. Là, ç’a été un moment très difficile. Pendant dix jours, je n’ai quasiment pas joué. Je restais tout seul à réfléchir, à me demander si j’étais content d’être juste 30e ou si j’avais envie d’aller plus haut.
– Ça s’est débloqué après Indian Wells ?
– Ç’a été encore dur à Miami. Ensuite, et ce n’est pas un hasard, je me suis blessé pour la seule fois de la saison, à Estoril. Après, j’ai pris le temps de me poser, de réfléchir et de me réentraîner en étant persuadé que je voulais être très fort.
– C’est le moment clé de toute votre année ?
– … Voire de toute ma carrière. Des périodes comme ça, je n’en ai pas connues beaucoup, mais, chaque fois, elles ont été décisives. La première fois, j’avais 17-18 ans, j’étais – 15, je jouais le tournoi de Reims, je faisais mes premières perfs à – 30. Tout le monde me félicitait. Et je me suis demandé : " Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Est-ce que je vais y arriver ? " Y réfléchir m’a boosté. Une autre fois, c’était en Jamaïque, où je jouais un Futures. Pareil, j’étais resté trois ou quatre heures sur un transat, tout seul, juste à réfléchir... Une fois que c’est clair dans ma tête, je me donne les moyens de progresser. En fait, c’est une longue réflexion, en solitaire...
– Vous avez encore ce sentiment de ne pas être à votre place ?
– Parfois... Là, à Shanghai, quand je sors du terrain et que les gens scandent mon nom, je n’ai jamais l’impression de mériter ça. La manière dont on est traité au Masters, c’est-à-dire comme des rois, ça me fait super bizarre. Mais j’ai retrouvé la raison qui fait que je joue au tennis : c’est pour jouer sur des grands courts contre de grands joueurs.
– Le vrai déclic, c’est quand ?
–Quand je décide d’aller jouer les qualifs à Casablanca. J’étais 30e mondial, j’aurais pu être tête de série, mais je m’inscris trop tard, j’attends en vain une wild card pour Pörtschach et là, je fonce. Sur la route qui me mène à Roissy, mon seul embouteillage de l’année ! J’ai roulé comme un fou, je suis arrivé cinq minutes après l’enregistrement mais l’hôtesse a été sympa. Je suis entré dans l’avion ric-rac. Et si je gagne le tournoi, là encore, ce n’est pas un hasard.
– Cette envie ne vous a plus quitté ?
– Je ne jouais plus pour rester 30e. Ce qui était bon signe, c’est que j’avais inversé la tendance : là , j’avais peur de ne pas pouvoir monter plus haut. Tout le reste de la saison n’est que la conséquence de ce déblocage.
– Et vous battez Federer(à Toronto) puis Nadal (à Madrid).
– Battre Federer m’a décomplexé. À Madrid, je suis passé par tous les états. Quand j’arrive, je "crapote", je gagne mes matches à l’arrache au tiebreak du 3e set. Je renverse des montagnes pour finalement battre Nadal après un match incroyable, en prenant un plaisir de dingue. Il y a tout eu, dans ce tournoi. J’ai perdu en finale mais Madrid est un tournoi lourd de sens pour moi.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il résume à lui seul tous les progrès que j’ai faits cette saison. 1. Gagner en jouant mal. 2. Gagner plusieurs de ces matches à la suite. 3. Être agressif sur les points importants. Alors que je jouais huit mètres derrière sans parvenir à frapper une seule balle...
– Quand avez-vous décidé de faire évoluer votre jeu ?
– La décision s’est imposée d’elle même. Ça ne s’est pas débloqué d’un coup. Ça fait quatre ou cinq ans que je bosse dessus. C’est un processus à long terme. Quand j’ai fait mes premières perfs, je ne faisais que défendre. Mais il faut bien faire la différence entre défendre et contrer. Pour moi, il y en a autant qu’entre contrer et attaquer. Contrer, c’est faire des points gagnants en partant long de ligne et en utilisant la puissance adverse. Quand j’ai réalisé que défendre ne suffisait plus pour gagner, j’ai décidé d’utiliser les coups de fusil, à plat, qui font aussi partie de mon jeu. En 2006, j’ai vécu six mois difficiles parce que je ne faisais pas un point gagnant. Donc, je me suis dit : " Ça ne va pas suffire de défendre, va falloir faire mieux. " C’est comme ça que je suis passé d’un jeu de défense à un jeu de contre. Là, j’essaye de passer d’un jeu de contre à un jeu d’attaque. Il faut que je m’attelle au jeu au filet.
– C’est dur ?
– Il faut savoir que je n’ai aucune force pour effectuer une volée à une main. Quand je m’y suis mis, j’ai commencé à zéro. Comme un vrai débutant. On me lançait les balles à la main ! Moi qui étais 30e mondial... C’est ridicule, mais c’était la seule manière d’y arriver. Ça s’améliore et ça va continuer de s’améliorer l’an prochain. Un mec comme Murray me fait progresser énormément. Parce qu’il me montre clairement ce qui manque encore à mon jeu.
– L’objectif numéro 1 en 2009, ce sont les Grands Chelems ?
– Les gens ne percutent peut-être pas, mais j’ai déjà évolué en Grand Chelem en 2008. Si je fais péter quelque chose l’an prochain, ce ne sera pas un déclic. Mes premiers Grands Chelems, je les ai joués liquéfié. Je ne parvenais pas à gérer le côté émotif. D’année en année, j’ai progressé. Y compris en 2008, où je ne perds que contre Nadal, Stepanek, Gasquet et Del Potro. Pas des quiches, tout de même ! Avec mon nouveau statut de tête de série, j’espère aller beaucoup plus loin. »
VINCENT CORNET, L'Equipe 16.11.2008

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