Il y a des jours où la vie est foutrement belle - Shanghai 2008

Publié le par Françoise

Au bout, la délivrance
Dans l’attente de la victoire de Murray, Gilles Simon a passé une fin de soirée qu’il n’oubliera jamais. Récit en direct live.

GILLES SIMON COMMENCE à en avoir marre. Marre de dépendre des résultats des autres. « J’avais déjà eu ma dose pendant Bercy où j’avais vécu une ou deux journées noires après mon élimination pour connaître mon sort, lâche-t-il. Voilà que ça recommence ici. Je n’ai pas l’habitude et je n’aime pas ça du tout. » Lorsqu’il prononce ces mots, le Français est pourtant tranquillement installé dans le canapé de sa suite no 3124 de l’hôtel Hilton, à Shanghai. Cela fait un quart d’heure qu’il sait qu’il disputera aujourd’hui sa première demi-finale de Masters. Mais l’interminable attente au stade et l’extraordinaire dramatique du troisième set entre Murray et Federer l’ont fait passer par tous ses états. Là, il savoure, mais sans en faire trop. Dans quelques heures, un choc redoutable l’attend contre Novak Djokovic. Jusqu’à sa balle de match contre Stepanek, Simon a pourtant passé « une journée assez agréable ». Il n’a rien changé à ses habitudes : lever à 10 heures, p’tit déj’, voiture pour se rendre au stade à midi, une demi-heure de warm-up entre 13 h 15 et 13 h 45, déjeuner à 15 heures, concentration dans son salon privé au stade. À 18 heures, il entre sur le court face à Stepanek. Une heure et cinq minutes plus tard, il en sort avec le sentiment du devoir accompli. « J’ai préparé ce match comme si c’était une finale, dit-il. Sans pression mais avec un objectif simple : gagner pour atteindre le meilleur classement de ma carrière (7e). C’était une bonne motivation, une motivation saine. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai réussi un grand match. Voilà, jusque-là, tout était simple. » Commence alors une plongée dans l’inconnu. L’histoire de son avenir à Shanghai reste à écrire. Pis, il n’a aucun droit de regard dessus. Les coscénaristes s’appellent Roger Federer et Andy Murray. Dans un premier temps, Simon décide de rester au stade. « J’ai fait comme d’hab, explique-t-il. J’ai fait ma récup, j’ai dîné et j’ai suivi le match à la télé. Mais lorsque Murray s’est fait remonter dans le deuxième set, je n’en pouvais plus. J’ai décidé de rentrer à l’hôtel. De toute façon, je ne pouvais en aucune façon influer sur le résultat. »

Dans l’ascenseur avec « Djoko » !
Pendant ce temps, son coach Thierry Tulasne est parti suivre le match dans le box de Federer, laissé vide par son entourage. Il y reste jusqu’à 5-4 au deuxième set. « En fait, j’étais plus tendu durant le match de Gilles, avoue-t-il. Ce qui est arrivé à Bercy m’a rendu philosophe. Mais l’heure avançait et Gilles commençait à vraiment stresser. Il était plus sage de rentrer. Je n’avais pas envie qu’il se couche au-delà de minuit. » Lorsque les compères quittent le stade, Murray mène 3-1 au troisième set. Quarante minutes plus tard, ils se garent devant l’hôtel où les y attendent cinq groupies de Simon scotchées à trois drapeaux français. « Dans la bagnole,“ Tutu”a reçu un texto qu’il a mal interprété, sourit Simon. On a cru que Murray servait pour le match à 5-4. Mais,comme il n’y a pas eu de suite, on s’est douté qu’il se passait quelque chose. » Ce qui se passe est très simple : Federer refuse de mourir. Dans le lobby de l’hôtel, un attroupement s’est formé devant un poste de télévision. Simon le rejoint et assiste, les bras croisés, aux cinquième, sixième et septième balles de match sauvées par le Suisse. À 5 partout, accompagné par son père Daniel, il décide de monter dans sa chambre. Une surprise l’y attend. Sa clé ne fonctionne pas. « J’ai cru qu’il viendrait voir la fin du match dans ma piaule, qui est juste à côté de la sienne, précise Tulasne, mais il est redescendu à la réception ! » Le temps de refaire la clé et le revoilà devant l’ascenseur. Simon raconte : « J’entre dans l’ascenseur et sur qui je tombe ? Djokovic, accompagné d’un mec que je ne connais pas. “ Djoko ” me demande le résultat, je lui dis que Federer a sauvé sept balles de match et là, le mec que je connais pas, qui est au téléphone, me dit que Murray a fini par gagner à la huitième. Voilà, j’ai appris la nouvelle dans l’ascenseur avec Djoko ! Après, on a un peu rigolé tous les deux. Je lui ai dit que je ne lui parlais plus jusqu’à demain (aujourd’hui). Et j’ai même ajouté qu’il avait de la chance : là, c’est comme si j’avais joué cinq sets ! »

« Super fier de ce qu’il a accompli »
Lorsqu’il retrouve son étage, Simon tombe sur son père et sur Tulasne, qui l’attendent sur le pas de la porte. Les trois hommes se tombent dans les bras. L’accolade est brève mais surchargée d’émotion. « Comme son père était très remué, ça a énormément ému Gilles, explique Tutu. Ça n’a duré que quelques secondes mais il y avait une intensité incroyable. Vous savez, ce Masters représente beaucoup pour lui. À ses yeux, c’est une épreuve pleine de prestige. Le voilà en demi-finales après avoir gagné deux matches sur trois, dont un face à Federer. Il est super fier de ce qu’il a accompli. Pour lui, cette demi-finale est un événement. En plus, il affronte un joueur qu’il pense pouvoir battre. Quand j’y repense, ça a été une sacrée belle journée. » Il est un peu moins de minuit à Shanghai et Gilles Simon est toujours assis dans son canapé. Comme d’habitude, il est intarissable. Il parle, il parle... De tout, mais surtout de Djokovic. « J’ai remarqué qu’il cherchait cette année à rendre son tennis plus offensif, note-t-il. C’est bien, on a toujours besoin de faire évoluer son jeu. Son service et son retour sont toujours redoutables, mais il cherche davantage à conclure le point en deux ou trois frappes. La contrepartie, c’est qu’il est moins régulier. Il faudra que je sois très bon sur les premiers coups de raquette. Mais, cette semaine, je me suis vraiment rassuré sur mon niveau de jeu. Et je n’ai pas envie de passer à côté de cette demi-finale. » Le temps de régler les problèmes d’intendance du lendemain avec Tulasne et il va être l’heure de passer au lit. Pas trop vite tout de même. « Je ne vais pas traîner pour traîner, glisse-t-il,mais ça ne sert non plus à rien que je me couche trop tôt. Vu les horaires des matches, ici, je vis en décalé : couche-tard, lève-tard. » Son préparateur physique Paul Quetin passe lui donner l’accolade. Les yeux de Simon brillent. Il y a des jours comme ça, où la vie est foutrement belle.

VINCENT COGNET - L'Equipe, 15.11.2008

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