Le nouveau maestro des courts - décembre 2008

Publié le par Françoise


A 15 ANS, TOUT LE MONDE L'APPELAIT "POUSSIN". IL ÉTAIT OBLIGÉ DE RÉFLÉCHIR POUR GAGNER. AU LIEU DE FRAPPER FORT IL PENSAIT.


À bientôt 24 ans, depuis sa dem-finale au Masters de Shanghai le Niçois est le 7e meilleur joueur du monde.
Il peut s'autoriser l'or aux pieds: Gilles Simon, numéro deux du tennis français, termine une année magique. Sans qu'on l'ait vu arriver. Surtout, il a vaincu les trois premiers mondiaux: Roger Federer à deux reprises, Novak Djokovic et Rafael Nadal chez lui, à Madrid. À ceux qui ont cru à un heureux hasard, il oppose la solidité d'un champion qui n'a jamais été considéré comme l'as de la génération. Gilles Simon aurait pu être écarté de la voie professionnelle à 18 ans. Trop petit, pas assez costaud, il était surnommé "le Poussin", un qualificatif qui n'a jamais suscité la fierté chez un garçon. Mais Gilles a appris à compenser ses faiblesses physiques par son intelligence tactique. Grand amateur de piano, il ne relève pas du modèle Mozart, mais plutôt de celui d'Astérix: le petit rusé, intelligent et courageux à qui aucune puissance ne fait peur.


Certains le jalousent, d'autres le maudissent et l'étrangleraient même volontiers. Le jeune homme s'en excuserait presque, mais il n'y peut rien. Gilles Simon agace malgré lui. Et ce sont ses victimes qui en parlent le mieux. Comme le grand Roger Federer, qui n'a jamais réussi à le battre : "On a l'impression qu'il marche en courant, mais ce n'est qu'une impression… C'est un joueur unique, inhabituel. Il exerce sur vous un énorme travail de sape qui fatigue." Ou le Tchèque Tomas Berdych, éliminé par le Français à l'Open d'Australie en 2006 : "Pfff... comment voulez-vous rester dans le tempo avec quelqu'un comme lui? Il plante trois gros services, puis sert à la vitesse de quelqu'un qui lance la balle à la main. On croit qu'il est crevé et c'est là qu'il sort des coups venus de nulle part..." Rageant! Cette année, le Niçois a encore étoffé son tableau de chasse en battant tous les poids lourds du circuit. Même Rafaël Nadal, actuel numéro un mondial, considéré comme l'un des plus grands joueurs de tous les temps sur terre battue, n'a pas trouvé de solution, en octobre, face à "l'enquiquineur" Simon. Après un combat de trois heures et vingt-deux minutes en demi-finale du tournoi de Madrid, le Majorquin a rendu les armes et mordu la poussière. Pour les médias espagnols, en hommage à ce match marathon, Gilles Simon était devenu ce jour-là "El Superviviente" (le survivant). Mais comment ne pas penser à un chat pour parler de lui ? Comme l'animal, il est aussi agile qu'imprévisible. Ses coups de patte feutrés peuvent déstabiliser n'importe qui. Sans parler de ses griffes, qu'il peut sortira tout moment. Dans la vie, ce félin des surfaces est un solitaire qui aime la compagnie de sa famille, de sa compagne Carine et de ses potes. Enfin, il semble avoir vécu plusieurs vies. Car, à 23 ans, la sienne est déjà bien remplie.


La première fois qu'on rencontre Gilles Simon, difficile de penser autre chose que ses adversaires: oui, c'est un fait, ce garçon est énervant ! 1,80 mètre, 70 kilos, gueule d'ange, sourire ravageur et abdominaux bien dessinés... On comprend mieux pourquoi la maison Hugo Boss ou l'équipementier Adidas n'ont pas hésité à lui faire signer des contrats d'exclusivité. "Ça me fait rire d'entendre ça, avoue-t-il. A 15 ans, je mesurais 1,53 mètre pour 38 kilos. Tout le monde m'appelait "Poussin". Mon tennis s'est développé proportionnellement à mon retard de croissance. Un mal pour un bien, car j'étais obligé de réfléchir pour gagner. Au lieu de frapper fort, je pensais. Mon sens tactique vient de là." Gilles touche sa première mini raquette en bois "à 5 ans et 9 mois", précise sa maman, Mireille, médecin. Son père, Daniel, est réassureur dans les Alpes-Maritimes quand, pour des raisons professionnelles, il emmène la famille s'installer en région parisienne. "Je suis resté à l'US Fontenay jusqu'à mes 14 ans avant de partir en section sport-études."

Pour les gamins de son âge, les stars s'appellent Pete Sampras ou Andre Agassi. "Mais mon idole était Michael Chang, se souvient Gilles. Il était petit (1,75 mètre) mais cela ne l'empêchait pas de battre des plus grands que lui. Ça me rassurait. Sans l'exemple de Chang, j'aurais peut-être arrêté le tennis." Parallèle amusant, à l'époque, Yannick Noah avait trouvé une formule bien sentie pour décrire le jeu de l'Américain: "C'est un morpion. Quand vous l'avez "au cul" pendant un match, pas simple de vous en débarrasser!" Les adversaires de Gilles, aujourd'hui, n'auraient pas trouvé mieux.


Arrêter le tennis, le jeune homme y a pensé... huit jours. Puis il s'est fait une raison avant de repartir de l'avant. "Je voyais les copains continuer de grandir alors que je faisais toujours la même taille. C'était injuste, mais je n'y pouvais rien." Ses frustrations, il les évacue en musique derrière des touches blanches et noires. "Mes parents ont toujours cherché à nous éveiller, mon grand frère Jean-Marie et moi. Il a choisi le saxo et moi le piano. Ça permettait de m'évader." Inscrit au conservatoire de Fontenay-sous-Bois, Gilles est plus que doué. Il y jouera six ans avant de rejoindre le Pôle France de Poitiers en sport-études, puis l'Institut national des sports et de l'éducation physique (Insep). Là-bas, entre deux séances de musculation, le "petit" part s'enfermer clans l'amphithéâtre où il y avait un piano. "Dès que je pouvais, je jouais. Depuis, j'ai beaucoup perdu..."


A l'Insep, "Poussin" prend enfin de la hauteur et du poids. Il peut rendre la monnaie de sa pièce aux garçons de son âge... et (presque) de sa taille. "J'enchaînais les matchs, trop heureux de mon nouveau gabarit." Comme une revanche sur la vie. Malgré des journées bien remplies, l'adolescent trouve le temps d'obtenir son baccalauréat, série scientifique. Une hérésie dans le sport de haut niveau. "Je l'aurais même eu avec mention si je n'avais pas été à l'Insep", s'amuse-t-il. Enervant, le garçon ? "Je n'ai aucun mérite, c'est dans les gènes, poursuit-il sur le même ton. Maman a fait médecine et mon père a un master de maths. J'ai peut-être un bac scientifique, mais ça ne sert à rien quand on veut devenir champion de tennis..." A 19 ans, Gilles rattrape le temps perdu et gagne 1000 places en une seule année au classement ATP (Association of Tennis Professionals), passant de la 1300e à la 300e. Aujourd'hui 7e meilleur joueur mondial, il ne veut pas en rester là. Son entraîneur, Thierry Tulasne, non plus: "S'il peut gagner l'an prochain un tournoi du Grand Chelem, il ne va pas se gêner..." Quitte à agacer un peu plus ses détracteurs. Car, même en dehors des courts, Gilles Simon dérange. On le dit hautain, arrogant, donneur de leçons. Des critiques difficiles à comprendre pour son entourage. "C'est peut-être sa façon de fonctionner qui irrite" se demande sa maman. Car, à la différence de certaines "stars" du circuit, Gilles n'a pas d'avocat, ni d'agent pour profiter du système et faire payer aux médias certaines exclusivités liées à son image. "ll est singulier, résume Thierry Tulasne. Gilles n'hésite pas à dire ce qu'il pense sur des sujets aussi complexes que la politique étrangère de la France, par exemple. Il est aussi à l'aise pour parler d'argent." Vérification faite quand on lui demande ses gains pour 2006: "Environ 1,2 million de dollars, répond-il du tac au tac. J'ai la chance d'avoir comme passion un sport qui me fait bien vivre, je ne vais pas non plus en avoir honte !" Mais c'est en novembre que Gilles découvre la démesure de son métier. Au très prestigieux Masters de Shanghai, tournoi qui réunit les huit meilleurs joueurs du monde, il empoche 300 000 dollars en une semaine. "J'avais mis six mois pour les gagner l'an dernier", se souvient-il. Dans la chambre d'hôtel que lui ont réservée les organisateurs, une suite de 60 mètres carrés, il "hallucine" comme un gamin sur les prestations. " Mon nom était cousu sur les taies d'oreiller et les peignoirs! Federer ou Nadal en ont peut-être l'habitude, mais ça fait bizarre la première fois." Pour garder la tête froide, Gilles peut compter sur Carine, sa compagne depuis trois ans et demi. "Elle est un moteur pour moi", confie-t-il.

Thierry Tulasne explique ce que Gilles, trop pudique, ne veut pas dire: "Elle l'aide à sortir de cette bulle tennis dans laquelle il s'enferme parfois, grâce à l'amour qu'elle lui porte. Comme ils s'aiment ! C'est un truc de fou! Quand on s'aime autant, ça donne beaucoup d'énergie..." Une énergie dont Gilles aura besoin pour continuer son "petit bonhomme" de chemin. Le même petit bonhomme qui, à 6 ans déjà, disait vouloir être joueur de tennis. " Mais ce n'est pas un métier, ça !" lui répondait-on. "Alors je serai champion!" rétorquait-il. Enervant, le gamin, décidément...


Julien Negui, Paris Match n° 3110, 23 décembre 2008

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