Gilles Simon, maître enquiquineur des courts - janvier 2009

Publié le par Françoise

Le Français, corps frêle et esprit brillant, s’est qualifié pour les 16es de finale à Melbourne

Il y a un an, Gilles Simon était encore un laborieux, un velléitaire, promis à la solitude éternelle du coureur de fond. Hier, au son des froufrous, la tribune présidentielle a disserté indifféremment sur sa grâce, son intelligence et son coup de poignet fouetté. Même le public des parterres a acclamé sa victoire sur Chris Guccione, le serveur local (6-7 6-4 6-2 6-1), au deuxième tour de l’Open d’Australie.
Il y a un an, Gilles Simon était tantôt Gilles, tantôt Simon. Un Français. Un joueur. Aujourd’hui, il a ses entrées au 20 heures et ses abdominaux dans Paris Match, une marque de luxe habille sa silhouette fuselée, entre autres sollicitations égrillardes; le coureur à pied devient couru, voire courroux: «Quand j’entends les éloges sur mon corps, je rigole. A 15 ans, je pesais 53 kilos et tout le monde m’appelait poussin.»

«Un joueur unique»
Il rigole et, surtout, il parle. Comme un livre, comme un chef. Hier, sa conférence de presse a largement outrepassé le temps réglementaire, et l’analyse les platitudes protocolaires, grand-messes de la dialectique aride et de la jubilation incantatoire. Gilles Simon a cette faculté de poser des mots sur des sensations, des réflexions sur des impressions, des regards sur des non-dits. Il est l’intello des élites endimanchées. Il était un érudit dans la cohorte des sans-grade.
Les plus tenaces abhorrent le rencontrer, car il les emmène au turbin. Il y a un an, Gilles Simon arpentait sa ligne de fond en métronome, campé sur ses bases, et revendiquait son appartenance au gotha des trotte-menu: «J’ai autant d’admiration pour une défense de Nadal, ponctuée d’un beau passing, que pour une leçon de tennis donnée par Federer», confie-t-il à L’Equipe. Son idole n’était pas Andre Agassi, mais Michael Chang, dit «le mille-pattes». Roger Federer, deux défaites en deux confrontations: «Simon est un joueur inhabituel, unique. On a l’impression qu’il marche en courant, mais ce n’est qu’une impression…»
Dans la foulée, les talents se déploient. Perspicacité et intelligence, malice et lecture du jeu. La vivacité et l’endurance, tantôt turbo, tantôt diesel. Le relâchement et l’accélération, en revers comme en coup droit. Et le fouetté du poignet, très important – l’équivalent tennistique du planter du bâton.
Certes, «le chat» sert encore mollement, et monte au filet comme on irait chez le dentiste: «Quand j’ai tenté ma première volée de revers à une main, j’ai contracté une tendinite tellement je manquais de force.» Il a compensé en jugeote ce que la nature lui a chipoté en robustesse, convaincu que la politique des petits pas mène à tout, à condition de ne pas traîner.
Car Gilles Simon est un esprit brillant. Il était doué pour le piano, les études – bac scientifique obtenu sans effort –, le golf et, aujourd’hui, la console vidéo: «Il y joue davantage qu’au tennis», pouffe Jo-Wilfried Tsonga. Au conservatoire, ses professeurs l’imaginaient soliste. Sur les courts, maestro joue de l’instrument à cordes, et devient maître enquiquineur. «Il est très malin, observe le coach australien Darren Cahill. Il sait photographier la situation et anticiper la contre-attaque.»

«Je n’ai aucun mérite, c’est génétique»
Il a tout réussi avec brio. «Je n’ai aucun mérite, c’est génétique.» Mère doctoresse, père réassureur. Lui, poussin dressé sur ses ergots de prodige, imprégné d’une confiance rare, pleinement assumée, parfois honnie de ses compatriotes, élevés dans le dogme du savoir-vivre et une certaine vulgarité de l’ambition. «Je ne suis pas le Guy Roux du tennis», souffle-t-il, de l’art d’être pauvre, petit ou provincial: «Numéro un français, c’est chouette, mais je ne dispute pas le championnat de France. Généralement, quand tu es content d’être cinquantième, tu le restes.»
Il n’est pas de ceux qui prennent «match après match», remettent l’église avant les bœufs, ou jouent avec une épée de Damoclès entre les dents. Gilles Simon, arbitre des élégances, a le parler vrai, voire brut; trop vrai pour être beau? «Certains le détestent ou pensent qu’il a le melon», rapporte un insider. «Gilles a la force de spontanéité d’un Noah, explique son entraîneur Thierry Tulasne. Dans le microcosme du tennis, il est anormal par sa normalité.»

A Neuchâtel, loin du fisc
La presse française le considère plutôt comme «un bon client», sans considérer son assurance comme de la vanité, tout au plus comme une défectuosité rédhibitoire. Loin de l’exubérance cocardière – et du fisc vorace –, l’homme s’est établi à Neuchâtel où, en période de vacances, il mène «une opération «Un jour, une ville». «Avec mon amie, nous avons déjà visité Genève, Lausanne, Bâle…»
Gilles Simon a acquis une culture générale, «pas dans les livres, en parlant avec les gens». Il ne possède pas de site internet, ni d’adresse sur Facebook. Il s’en explique à l’ancienne, dans une colonne pour L’Equipe (déguisée en e-mail…): «Facebook, c’est quoi? C’est de l’égocentrisme. C’est un club de drague géant. C’est du voyeurisme. C’est: «Regardez mes photos de vacances», «Tiens, ce matin je suis de mauvaise humeur, que tout le monde le sache.» On dit tout, on étale tout. C’est le plaisir de raconter sa vie, même dans ce qu’elle a de plus insignifiant.» Il avoue aimer la reconnaissance de son travail. Mais si la reconnaissance le surprend à l’improviste, «quand je ne suis pas au boulot, je la trouve super-intrusive».
Un an, c’est la gestation d’une baleine ou d’une maman zèbre, et bien assez pour engendrer une star du sport. Gilles Simon, ATP 8, ne cesse de «changer de statut», et il rigole: «Rien que l’an dernier, j’ai changé trois ou quatre fois de statut.» Il lui manque un résultat, un exploit, pour grader encore. Il n’avait jamais franchi les seizièmes de finale d’un Grand Chelem. «J’attendais cette remarque avec impatience…»

Christian Despont, Le Temps, 23.01.2009

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freeman 09/03/2010 16:12


J'aime beaucoup cet article et j'aime beaucoup le personnage.
Et pis j'aime beaucoup tout ce que tu fais Françoise car malgré tout, même si il n'aime pas communiqué sur lui. Le sport c'est plus qu'un jeu. Il faut qu'il pense à nous qui aurait envie de
connaitre ce qui se passe dans sa vie de joueur professionnel.