Passé au tamis - novembre 2009

Publié le par Françoise

Gilles Simon. Douzième joueur mondial, le tennisman français en lice cette semaine à Bercy se révèle ouvert, réfléchi, intense. Par GRÉGORY SCHNEIDER

Le premier contact avec un joueur de tennis est toujours lointain, fantasmatique. Juillet 2008. Alors que le monde entier a les yeux tournés vers Pékin et les Jeux olympiques à venir, un tennisman français de 23 ans habillé tout en blanc dégringole le roi Federer dans la fraîcheur d’un début de soirée à Toronto, où la fine fleur de son sport prépare l’US Open. L’image : grand, épais comme deux allumettes, une retenue qu’on devine un peu farce - ah les gars, si vous saviez ce que c’est bon… - et une conférence de presse qu’il étirera tant qu’il pourra, entre le braquage de banque et les promesses de l’aube. Le deuxième contact, ce fut deux phrases magnifiques lâchées dans le Monde, qui disent beaucoup du sport et de son pouvoir de séduction : «Si mon entraîneur me dit juste "Mets ton coup droit là", mon coup droit, je le balance où je veux. Au-delà d’un certain niveau, il ne va pas de soi que la compétence de l’entraîneur dépasse celle de l’élève.» Bienvenue dans le monde pétillant de Gilles Simon, 12e joueur mondial avant le tournoi de Paris-Bercy qui débute lundi.

On met la main sur le bonhomme dans une minuscule salle aveugle pendant le tournoi de Lyon. Gilles Simon arrive, repart, revient, repart écumer les coursives à la recherche d’un paquet de bonbons, le trouve, affale son mètre quatre-vingt-cinq sur un canapé, s’étonne. «Les gens me disent : "On te voit partir dans tous les sens, on n’aimerait pas être à ta place." Sauf que ce gars-là, c’est pas moi. Je dors dix heures par nuit. Je passe mes journées à attendre à l’hôtel. Le temps qu’on a à perdre… Dans le tennis, le mec casanier part avec un avantage. C’est un boulot pour lui.»

Le troisième contact est passé. On y reviendra : les yeux brillants, une petite pointe de défi qu’on ne saisit pas tout de suite. On a une excuse : dans un monde du sport où l’idée de lâcher le mot de trop est aussi effrayante que celle de perdre un match, une rencontre avec Gilles Simon frise l’expérience extrasensorielle. Il n’a rien à vendre (et surtout pas lui-même), rien à craindre, aucun message à faire passer, aucune retenue sur aucun sujet. Partant, on se perd dans un champ contradictoire et intense où, parfois, les mots du gaillard précèdent sa pensée. Le fond du discours dit le haut niveau : l’humilité obligée de celui qui a obtenu tout ce qu’il a au prix d’une bataille et l’ego XXL d’un 12e mondial, rien entre les deux.

La musique. «J’ai étudié le piano au conservatoire d’Aulnay-sous-Bois pendant sept ans. Rien à voir avec le tennis : quand tu travailles une œuvre, tu es devant un chemin déjà tracé, prévisible. Mon frère avait choisi le saxophone. Pour mes parents, l’important était de faire des choses, peu leur importait lesquelles. Beaucoup de travail et de rigueur, des gammes pendant des années… Dur. Je ne me permettrais pas aujourd’hui de juger l’exécution d’une sonate. Mais j’ai conservé l’oreille. J’adore la musique.»

Sur son talent à la Play Station, colportée par un Gaël Monfils que Simon bat tout le temps : «Ça ne sert à rien. Mais je suis un mec ludique. Avec une manette ou autre chose…»

Sur la politique : «Si tu cherches à comprendre comment le monde fonctionne, il n’y a rien de mieux. J’ai beaucoup de respect. Pour y arriver, il faut avoir fait des études, du charisme… Mais ça ressemble à une cour d’école, "Maîtresse, il a copié, il est pas gentil…" Ce que dit un homme politique est surdéterminé par rapport à la ligne de son parti, il ne peut pas en sortir, on le sait tous. Pour moi, la plupart des sujets - prenez l’écologie, par exemple - n’appellent pas le débat. Mais il n’y a jamais de consensus. Les médias scrutent les politiques en permanence, les images et les mots circulent en temps réel. Ça pousse les politiques à adopter des comportements et des réflexes dont ils ne peuvent plus sortir.»

Et enfin sur lui : «Mon père était réassureur, ma mère ingénieure : personne ne connaissait le chemin pour y arriver dans le sport. Il a fallu inventer, donner du temps sans savoir pourquoi. Je n’ai jamais été dans les cinq meilleurs dans aucune catégorie d’âge. A 14 ans, je mesurais 1,53 mètre et je pesais 38 kilos. J’ai dû trouver des solutions. Ceux qui disent [tout le métier, en fait, ndlr] que j’ai une grosse confiance en moi ne me connaissent pas. Je ne suis pas Jo-Wilfried Tsonga. Moi, il faut que je me brûle avant de comprendre qu’il ne fallait pas mettre la main. Mais j’ai toujours avancé vite comme ça.» Et contre le vent, aujourd’hui comme hier.

Hier, Gilles Simon a fait sa route sous les yeux d’éducateurs qui n’aimaient pas beaucoup le joueur - «Avec son gabarit, on s’est toujours demandé comment il se débrouillait pour faire avancer la balle», raconte l’un de ceux qui l’a eu au Pôle France de Poitiers - mais témoignaient d’un grand respect pour le mélange d’aplomb, d’effronterie et de vivacité du gamin. Il y a une anecdote qui en vaut dix. Thierry Tulasne, son entraîneur actuel, explique avoir cerné le potentiel du bonhomme en jouant aux… tarots avec lui à Doha en 2003. La mère de l’intéressé a donné son sentiment en peu de mots dans l’Equipe : «Avec les vexations qu’il a subies, j’ai trouvé que le sport élitiste (sic) était parfois cruel avec lui.» Et ça continue, mezza voce puisque les scalps de Federer ou Nadal pendent à sa ceinture. Quand Simon accède au Masters de Shanghai - un Masters est par définition réservé aux huit meilleurs mondiaux - fin 2008, il y eut quelques joueurs pour estimer qu’à ce compte-là, eux-mêmes seraient bientôt les rois du pétrole. Tulasne a dit une fois : «Gilles est anormal par sa normalité.» On n’est plus très loin. Tsonga est psychologiquement indestructible, une sorte de miroir inversé de son corps en porcelaine. Monfils a appris à cacher sa timidité et son besoin d’être rassuré sous l’expression athlétique et les mimiques du showman. Richard Gasquet était une star à 10 ans. L’histoire de Gilles Simon, c’est celle d’un type curieux de tout, handicap 15 au golf à 12 ans, excellent nageur au même âge, doué pour le piano, fort à l’école (le bac S à 18 ans), fort partout, qui réduit son champ d’expression au fur et à mesure qu’il grandit dans le tennis. C’est le prix qu’il a payé.

Pour le reste, la pointe de défi, on a eu l’explication au finish. Avant de partir, on lui a demandé quelle était la pire chose qu’il ait lue ou entendue sur lui. Son visage s’est fermé d’un coup. «"Tu n’y arriveras pas." Faut jamais dire ça à quelqu’un.» OK, mais peut-être que justement, sa propension à contredire son environnement l’a poussé à… «Oui, l’esprit de contradiction, je vais tous vous niquer…» Un blanc. On le sent en équilibre. Ça dure quelques secondes. Puis, ça bascule : «Eh bien pas du tout. Ça ne marche pas comme ça. Plus on te dit que tu vas te planter, plus tu le penses, et plus tu te plantes ; c’est ça la vérité. Mais qu’est-ce que vous croyez ?» Il est furieux. Le joueur de tennis fantasmatique a pris corps.

Libération, 7.11.2009

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