Gilles Simon : balles neuves - Bercy 2008

Publié le par Françoise

Il ne s'est pourtant jamais caché, Gilles Simon. Ce jeune homme de 23 ans est du genre disponible et causant. A l'aise. Clair, futé. Ce que les journalistes appellent un "bon client" : un garçon capable de faire les questions et les réponses, avec un vrai sens de l'analyse et des formules qui font mouche.

Mais c'est ainsi. L'ombre de ses camarades de promotion du tennis français l'a longtemps éclipsé. Au sein d'une génération foisonnante en talents plus ou moins confirmés (Richard Gasquet, 22 ans, Gaël Monfils, 22 ans, Jo-Wilfried Tsonga, 23 ans), le chemin vers le devant de la scène est un sentier interminable.

Gilles Simon est, aujourd'hui, le numéro un français, et c'est comme s'il s'était glissé là par effraction. Souvent, constatait-il récemment, des personnes rencontrées au hasard lui demandent ce qu'il fait dans la vie. Et, lorsqu'elles apprennent que le tennis est sa profession, elles veulent savoir s'il connaît Gaël Monfils...

Depuis le 20 octobre, Gilles Simon est classé parmi les dix meilleurs joueurs du monde. Il a battu, cette année, les trois ténors du circuit, Roger Federer, Novak Djokovic, et, récemment, Rafael Nadal, chez lui, à Madrid. L'exploit, cette fois, n'est pas passé inaperçu. "Ça fait plusieurs fois qu'on me dit que je change de statut ! Cette saison, j'ai déjà changé trois ou quatre fois de statut...", relativise-t-il.

A Bucarest, en septembre, il a gagné son cinquième tournoi. Seuls Yannick Noah, Guy Forget, Henri Leconte et Fabrice Santoro, en France, ont fait mieux depuis le début de l'ère professionnelle. Il reste en course pour se qualifier pour les Masters, la compétition prestigieuse qui réunit chaque année les huit meilleurs joueurs à la fin de la saison (du 9 au 16 novembre, à Shanghaï). Le tournoi de Paris-Bercy (du 25 octobre au 2 novembre) s'annonce décisif pour lui.

Est-ce parce qu'il a pris son temps qu'il commence à peine à attirer les projecteurs ? Alors que Richard Gasquet était à la "une" de Tennis Magazine à 9 ans, Gilles Simon n'a jamais été considéré comme un petit Mozart. Il était un enfant doué, souvent dans les dix meilleurs espoirs nationaux de sa classe d'âge, mais jamais le premier. L'affaire s'est encore compliquée à 13-14 ans, quand les autres ont pris des centimètres et des épaules. Un retard de croissance de deux-trois ans lui fut diagnostiqué.

A 15 ans, il a tout de même rejoint, alors qu'il ne mesurait que 1,53 mètre, l'Institut national des sports et de l'éducation physique (Insep). En attendant son heure, il a servi de faire-valoir aux costauds pensionnaires de la pépinière à champions.

A sa majorité, le cap où les meilleures jeunes pousses quittent l'Insep pour rejoindre le Centre national d'entraînement de Roland-Garros, il ne suit pas le mouvement. Pas mûr. Un entraîneur, Luigi Borfiga, décide cependant exceptionnellement de le garder un an de plus à ses côtés, et de ne pas le renvoyer à la maison. "Il perdait beaucoup de matches. Mais je me disais que son goût du jeu et son esprit vif pouvaient faire de lui un bon", se rappelle Luigi Borfiga. Il précise : "Gilles Simon n'a jamais été très intéressé par la technique, mais c'était un vrai "matcheur", un joueur qui ne lâche rien. Cependant, honnêtement, alors que j'étais un des rares qui croyaient en lui, je n'aurais jamais pensé qu'il puisse se classer parmi les dix meilleurs mondiaux."

Gilles Simon s'est servi de cette période difficile pour poser les fondements de son jeu. "Je ne pouvais pas lutter à armes égales. J'ai donc développé mon sens tactique", explique-t-il. Le jeune homme a obtenu ses premiers succès sur le circuit professionnel en déboussolant ses adversaires, à défaut de les déborder. Depuis, son arsenal s'est étoffé. "Je suis capable d'accélérer. Si je joue encore parfois lentement, c'est pour créer des différences de rythme, pour mieux surprendre", explique-t-il.

A 20 ans, alors qu'il pesait 60 kg pour 1,81 m - la balance affiche aujourd'hui 69 kg - Gilles Simon traînait aussi une réputation de dilettante. Sa biographie officielle fournie par l'ATP, l'organisme qui gère le tennis professionnel, explique qu'il aime la préparation physique. Cette précision est une blague de l'entraîneur de ses débuts sur le circuit, Jérôme Potier, qui a rempli la fiche de renseignements à sa place. Il lui reprochait son manque d'assiduité à la salle de musculation.

"A l'époque, on disait que j'étais talentueux et fainéant. Aujourd'hui, on dit que je suis un laborieux parce je cours dans tous les sens", balaie Gilles Simon. Pas possible d'en finir avec le scepticisme. "Certains n'ont pas compris que son corps ne permettait pas, à une époque, qu'il s'entraîne autant que les autres", explique Luigi Borfiga.

Lorsqu'il était suivi par Jérôme Potier, Gilles Simon a également été catalogué rétif à l'autorité. Lassé "d'être à l'école", il a changé de coach en 2007, une semaine avant de gagner son premier tournoi, à Marseille. Depuis, son association avec Thierry Tulasne tient : "Il explique les choses. Si on me dit juste "mets le coup droit là", je le balance où je veux. Passé un certain niveau, il ne va pas de soi que la compétence d'un entraîneur est supérieure à celle de son élève."

D'origine niçoise, Gilles Simon, qui a grandi à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), a l'aisance d'un fils de bonne famille. Son père est réassureur, sa mère médecin, son frère ingénieur. Il aime le piano, étudié au Conservatoire, et le golf. Il a passé son bac scientifique à 18 ans, comme il se doit.

Dans la vie de tous les jours, il dit goûter la solitude. Ou les balades à deux, avec son amie, rencontrée il y a trois ans. "Pendant un temps, elle m'a accompagné sur le circuit. Mais elle a trouvé que ce monde n'était pas très enrichissant. Je ne peux pas la blâmer..."

Avec son côté réfléchi, bien dans sa peau, peut-être n'est-il pas assez décapant pour faire une star. Lorsque ses gains sont devenus rondelets, il a acheté une maison et a déménagé en Suisse. Il roule dans une discrète Audi A3. Il se dit attentif à la marche du monde et "de droite, même si la droite et la gauche, ça ne veut pas dire grand-chose".

Pour accéder à une plus grande reconnaissance, il doit aussi mieux réussir dans les tournois du Grand Chelem, où il n'a jamais dépassé le 3e tour. Il le sait. Pour autant, il dit ne pas rechercher la notoriété. "Je ne la fuis pas, non plus. Ça peut servir et desservir. Je pense que Richard Gasquet serait mieux classé s'il n'avait pas dû vivre depuis son plus jeune âge avec la pression. Il serait probablement plus heureux, aussi. Mais il a signé de beaux contrats."

Les résultats de Gilles Simon, bien sûr, ne passent pas inaperçus chez les sponsors. Cependant, il n'a pas l'intention de changer d'équipementier. "Mon contrat actuel prévoit des gains qui évoluent en fonction des résultats." Tactique, toujours.
Pierre Jaxel-Truer - Le Monde, 27.10.2008

Publié dans Articles

Commenter cet article