« On est du même monde » (II) - fin 2007

Publié le par Françoise

 

– Pour l’un comme pour l’autre, le Graal, c’est une victoire dans un des quatre Majeurs ; sa quête est-elle plus difficile en golf ou en tennis ?
– G. S. : Au tennis, j’ai l’impression que tu peux toujours t’en sortir, tandis qu’en golf une erreur et c’est mort. En tennis, si t’es en huitièmes de finale, c’est acquis. Tandis qu’au golf, même le dernier jour, tu peux finir loin derrière, alors que tout semblait rouler jusque-là. Moi sur un match, je peux perdre 6-0, 5-0, et pourtant ce n’est pas fini, j’ai encore une chance de revenir. Tandis que toi, au golf, tu te mets dans un bunker ou dans un arbre, tu fais une sortie dégueulasse, t’es à + 10 la première journée, c’est mort !
– G. B. : Pour moi, tu vois, c’est le contraire. Ça me paraît plus difficile de gagner un Majeur en tennis qu’en golf. Quand tu regardes les derniers vainqueurs de Grand Chelem chez vous, ce sont tous des gars du top 5 mondial. Ce n’est pas le cas en golf où, une fois par an au moins, t’as un vainqueur qui n’est même pas dans le top 10… C’est beaucoup plus ouvert, donc plus facile. 
– Vous pratiquez deux sports de sensations et vous avez tous les deux gagné votre premier titre en 2007. Vous étiez alors in the zone comme on dit en anglais ? Tout vous réussissait ?
– G. B. : Je n’ai pas le souvenir d’avoir fait une journée ou une semaine où tout allait bien l’an dernier ! Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Et ma victoire à Majorque, c’est quand même la première de ma carrière (sur le circuit européen), elle est arrivée à un des moments où je me suis senti le moins bien en début de semaine. J’étais vraiment déterminé à faire ce truc, mais je n’avais pas le bon feeling du tout. C’est plus l’état psychologique dans lequel j’étais qui m’a aidé à trouver des clés pour palier ce problème de feeling.

– G. S. : C’est un peu pareil pour moi à Marseille ! C’était la semaine où j’avais le moins de confiance ; je sortais de neuf premiers tours, ce qui est quand même rare ! Mais, en même temps, je sentais de nouveau bien mes coups, donc je suis arrivé avec zéro pression. J’avais toujours mon envie de gagner, de me battre, mais dans la tête j’acceptais la défaite, ce qui m’enlevait une pression incroyable. À chaque match j’étais prêt à paumer. En tennis, à partir du moment où tu t’autorises la défaite, ça peut aider. Je sais qu’à Roland- Garros, par exemple, je n’y suis jamais arrivé parce que je me mets une pression de malade. Quand t’arrives pour jouer une wild-card, le seul mec moins bien classé que toi, et que tu te dis : à Roland je veux bien paumer, mais pas contre lui, c’est pas de la bonne pression du tout. En fait tu joues tout ton match en te rapprochant de la défaite. Dès que le mec gagne un jeu, tu te dis : putain ! je suis un jeu plus près de perdre.

– Quel rapport entretenez-vous avec l’argent qui coule à flots dans vos sports ?

– G. B. : Pour moi, l’argent c’est vraiment secondaire. Depuis que je suis tout petit, que j’ai neuf, dix ans, je veux être pro de golf, remporter un Majeur et être dans les meilleurs mondiaux. J’adorais ça et je ne me voyais pas faire autre chose. À cet âge-là, tu ignores si tu vas gagner beaucoup d’argent. Il se trouve que maintenant je gagne bien ma vie, mais quand je dispute un tournoi, jamais je ne pense pas au prize money.

– G. S. : Moi je ne sais jamais combien je vais prendre avant la fin du tournoi. Je regarde les points et le classement, c’est tout.

– Vous arrive-t-il de ressentir que votre sport n’est plus un jeu, mais un boulot où on ne s’amuse pas toujours ?

– G. S. : Jamais ! Si ce n’était pas un jeu, ça serait chiant… Moi je ne connais pas mes prize money, Grégory ne regarde pas non plus ce qu’il va toucher. C’est quand tu joues tes Futures (tournois de 3e catégorie) en Inde que tu sais pourquoi tu joues au tennis. Parce qu’à ce moment-là, dans ton hôtel pourri, si tu n’aimes pas ce que tu fais, t’as zéro chance d’y arriver, mais aucune ! Tu ne peux jamais perdre le plaisir du truc. Après, bien sûr, quand ça bascule dans un monde un peu plus professionnel et que tu te rends compte que tu ne peux plus faire n’importe quoi à côté, qu’il faut consentir des petits sacrifices – qui n’en sont pas vraiment –, c’est différent. Mais le plaisir du jeu, il est toujours là.

– Que vous inspirent les icônes de vos sports, Tiger Woods et Roger Federer ?

– G. B. : Beaucoup de respect et d’admiration déjà. Woods dégage vraiment quelque chose. On le voit rarement. J’ai joué quatre ou cinq tournois avec lui, mais on le croise très peu, parce qu’il arrive dans sa bagnole ou en hélico et qu’il repart aussi vite après sa partie. Il est dans un monde à part.

– G. S. : C’est la différence entre toi et moi. Toi tu ne vas pas l’affronter directement sur chaque compète, tandis que, moi, potentiellement, je peux tomber chaque semaine sur Federer, même si ça ne m’est encore jamais arrivé. D’ailleurs, ça fait deux ans qu’on dispute les mêmes tournois et jamais je ne me suis retrouvé dans sa partie de tableau. J’ai toujours été à l’autre bout, c’est dingue ! Bien sûr, j’ai du respect et de l’admiration pour Roger, mais si j’en ai trop, je ne peux pas espérer gagner un jour la confrontation directe. Ce qui est dur avec deux beaux champions comme eux, c’est que tu as du mal à ne pas les aimer. C’est dangereux. Et ça peut te coûter cher le jour où tu les affrontes.

– G. B. : Attends, Tiger, si je joue contre lui, ça m’étonnerait que je le laisse gagner ! Même si je trouve fantastique tout ce qu’il a réussi, je ne vais pas forcément le regarder jouer. J’essayerai bien de lui trouver quelques défauts pour le battre… Ce qu’il y a de bien dans le golf, c’est que sur n’importe quel tournoi, même en Majeur, tu peux le battre. Tandis qu’un Federer vous ne devez pas être nombreux à vous dire : je peux le battre en Grand Chelem.

– G. S. : Bah ! finalement si, toujours. Pour nous, c’est la même chose. Si je l’affronte, je vais vraiment jouer pour gagner. Tu vois, Federer, il a fait 16 tournois en 2007, il en a gagné 7. Ça veut dire qu’il a perdu neuf fois quand même. Le problème, c’est qu’un mec qui est 50e n’arrivera jamais à jouer à son meilleur niveau contre lui. Parce qu’il aura l’impression de devoir tenter des choses incroyables pour gagner, ce qui est peut-être moins le cas au golf où tu n’es concentré que sur ta partie.

– G. B. : Exact. Je peux envoyer un – 7 ou – 8 et lui rester à – 2, parce que tu ne joues pas en fonction de lui, mai s du parcours.

- Y a-t-il des lieux communs qui vous agacent encore quand on évoque votre sport ?

- G. B. : Le côté golfeur ventripotent, ça revient souvent, c’est sûr. Au début je m’énervais un peu,mais maintenant ça me passe complètement au-dessus ! Et puis il y a ceux qui disent qu’on a vraiment la belle vie…

  G. S. : Le mec qui me dit ça, j’ai envie de lui dire : bah ! vas-y maintenant, fais-le ! Tiens, je te donne le niveau de jeu pour le faire ! Pendant un an, ça va être tout beau, tout neuf. Comme tu dis si bien, tu vas aller en Australie, au soleil, machin… Mais quand tu vas te rendre compte que, moi, ça fait six ans que je ne fête pas Noël chez moi, tu vas medire :mais moi, je veux voir mes enfants à Noël ! Bah ! non, là tu ne peux pas ; ta femme, elle reste à la maison et, toi, tu te casses. Là, c’est tout de suite plus dur. Et puis après, tu t’es barré un mois en ratant ton Noël et en plus t’as fait quatre premiers tours !… Toi-même, tu te dis : putain ! j’aurais mieux fait de ne pas y aller et de passer Noël en famille ! Moi, j’adore voyager, j’ai toujours adoré ça, mais au fur et mesure si tu me demandes ce qui me gonfle le plus dans mon sport, c’est justement de prendre l’avion. Mais bon, faut reconnaître que quand tu rentres d’Australie, tout bronzé, que t’as bien joué en plus et que le mec te fait : “ Ça va ? Cool la vie ? T’es bronzé, t’as gagné du pognon… ” Là, c’est sûr, y a pas grand-chose à dire… »


(*) À la fin de 2005, lors des épreuves de qualification pour le circuit européen, Bourdy a été bêtement exclu de la compétition pour avoir replacé sa balle sur le green après qu’elle eut bougé à cause du vent, un geste passible de deux points de pénalité. Personne sur le parcours ne s’en était rendu compte. Mais c’est après sa partie, ayant évoqué l’incident auprès d’un arbitre par souci d’honnêteté, qu’il fut disqualifié pour avoir signé, du coup, une mauvaise carte de score.


L'Equipe, 14.01.2007


Publié dans Interviews

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