La méthode Simon - Toronto 2008

Publié le par Françoise

EN VOILÀ un qui a du chien et du chat. Un caractère bien trempé et une fausse nonchalance qui rappelle un certain Miroslav Mecir. À la fin des années 80, ce Tchèque au tennis soyeux pouvait emberlificoter les plus puissants au point de se hisser dans le top 10 à la souplesse de son poignet. Aujourd’hui, Gilles Simon marche sur ses pas. Hier, après avoir encaissé la puissance supérieure de Marin Cilic (1,96 m) dans les trois premiers jeux du tout premier quart de finale de sa vie dans un grand tournoi, le Français entreprit son travail de sape. Le même qui avait vu Roger Federer vaciller sur son trône il y a trois jours. Avec une variante de taille, toutefois. Autant le Suisse avait accéléré les échanges, autant le jeune Croate (19 ans) choisit de s’installer dans ces interminables diagonales où Simon excelle par sa vista, sa vitesse de déplacement et sa capacité à changer de rythme. Dès lors, son destin semblait scellé, même s’il fut sur le point de mettre Simon dans les cordes, au début du deuxième set après avoir empoché le premier. Mais deux jeux étouffants (34 points à eux deux) pompèrent beaucoup d’énergie à Cilic. La méthode Simon fit le reste (3-6, 6-2, 6-3 en 2 h 21’) même si la tactique d’usure appliquée par le Français en fit un vainqueur éreinté : « Je n’arrive plus à marcher. Mais, demain, je serai un autre homme et je suis prêt à mourir sur le court. » Contre Nicolas Kiefer, tombeur express de James Blake (6-1, 6-2), il faudra en effet rejouer la partition : « Il aime bien finir en trois frappes, je vais donc lui en proposer beaucoup plus. »

L’espièglerie est l’un des traits de caractère de Gilles Simon, personnage qui ne laisse pas indifférent. « Un OVNI, s’exclame Aloys Beust, l’un de ses anciens entraîneurs. Il est très atypique, très intelligent. » « Un mec passionnant, renchérit son coach actuel, Thierry Tulasne. Je n’en ai jamais entraîné d’aussi intéressants à son âge. Il dit ce qu’il pense. C’est un risque. Il me rappelle Noah. Yannick disait un peu tout et son contraire, mais il avait cette force de spontanéité que je retrouve chez Gilles. Dans le microcosme du tennis, il est anormal par sa normalité. »

Simon, on peut aussi l’avoir dans le pif. « Je ne sais pas qui c’est », répondait l’année dernière Jérôme Potier, l’un des entraîneurs clé de sa carrière, avec lequel la communication était devenue impossible avant une rupture brutale. Si le personnage intrigue, le joueur n’est pas en reste. Son jeu attentiste et opportuniste en a déstabilisé plus d’un. Il avait déjà cueilli en mars 2007 les premiers fruits de sa méthode bien personnelle, se hissant à la 38e place à l’ATP. C’est maintenant le top 20 qui va l’accueillir dès lundi avec en prime un statut de numéro 2 français devant Jo Tsonga et Paul-Henri Mathieu.

Jeune, rien ne semblait prédisposer ce fils d’un assureur et d’une doctoresse à jouer les premiers rôles dans un sport qu’il n’avait abordé que par une volonté parentale de le faire toucher à tout. Conservatoire de piano, golf, natation, tennis et études, les parents Simon avaient décidé de ratisser large pour qu’il trouve la bonne voie. Le jeune Gilles fit tout bien ou presque. « Les études, c’était pas ce qui me passionnait le plus, se souvient-il. J’ai assuré le minimum exigé. » Un mini qui vaut plus qu’un maxi pour la plupart des joueurs : Bac S à 18 ans, alors qu’il était – 15. Il en bavé pour arriver là : « En 4e, j’étais dans une école stricte. Une année de cauchemar pour concilier études et entraînement. L’année suivante, le sport études de Poitiers m’a paru le paradis. »

Puis, à nouveau le « bagne », à l’INSEP, avec aucune échappatoire entre les cours et les courts. Natation, piano et golf avaient été sacrifiés sur l’autel de la balle jaune. « J’étais handicap 15 à douze ans. Mais je n’aurais jamais pu percer. Rester concentré quatre heures : un truc de fou ! » Il fut un prometteur nageur, en dos particulièrement, jusqu’au jour où il se cassa les deux dents de devant en glissant à la piscine. Quant au piano (« J’aurais préféré la guitare »), ses mains agiles se sont arrêtées de parcourir les claviers après huit ans de conservatoire. « Pas facile de trouver un piano sur le circuit. » Question études, une tentative de DEUG éco-gestion par correspondance à la fac de Grenoble ne résista pas aux impératifs du tennis pro.

Voilà comment le touche-à-tout n’a plus fait vibrer qu’une seule corde. Il compensa cet éclectisme perdu par une boulimie de tennis. Fin 2004, alors qu’il venait d’avoir vingt ans, son nom apparut pour la première fois. Avec 107 matches sur le circuit ATP, dans des tournois Futures ou Challengers, c’était lui le joueur le plus prolifique de l’année. Une curiosité pour les observateurs, une banalité pour lui. « Impossible de l’arrêter, se souvient Beust qui, entre juin 2003 et novembre 2004, le fit grimper des environs de la 1000e place mondiale à la 174e. Si je l’avais écouté, il se serait inscrit dans plusieurs tournois en même temps pour être sûr de pouvoir jouer quelque part. »

Ce stakhanovisme des courts ne portait pas forcément la promesse d’une belle carrière. D’autant que la fringale de tournois consommait le temps d’entraînement. D’où, très tôt, une réputation de dilettante dans ce domaine. « Je tiens à prévenir que ça, c’est du passé, corrigeait-il l’an dernier. C’est vrai qu’il y a des trucs qui me gonflent. Courir, par exemple. Pourtant, je suis super bon. Une heure à 11 km/h, c’est de la rigolade pour moi, mais aussi un vrai challenge mental. »

Bien que d’aspect fluet, et longtemps pénalisé par un développement tardif, Simon a un coffre incroyable. Tulasne : « Il a une vitesse de jambes exceptionnelles. Une année, à Rome, avant un match contre Cañas, il m’avait dit qu’il allait le prendre au physique. J’ai laissé dire, un peu inquiet, mais c’est pourtant ce qui s’est passé. En développé- couché, il soulève 10 à 15 % de plus que son poids de corps. » Mais Gilles Simon, c’est d’abord une tête. Dure. Celle-là même qui s’est heurtée à Jérôme Potier et qui lui a longtemps valu une image de marginal dans le milieu. « Comme je ne suis pas faux-cul, j’en prends quelques fois plein la gueule. »
« Moi, raconte Tulasne, je lui ai conseillé de continuer à être honnête, mais d’éviter de blesser les autres. » Tête dure, mais pas langue de bois. Il ne s’épargne pas : « J’avoue que je suis feignant. C’est mon problème. » « Il a une énorme confiance en lui, mais n’a pas pour autant le cigare », poursuit Tulasne. « Le problème avec Gilles, c’est qu’il est dur à convaincre, analyse Beust. S’il n’a pas pris le mur lui-même, il n’y croit pas. On peut lui parler des heures de bonne alimentation, tant qu’il n’aura pas bien crampé en match, il n’écoutera pas. Il est comme ça, Gilles. Des idées fixes, mais une fois qu’il accepte, c’est du sucre. »

« Il a des tas de croyances, reprend Tulasne. Qu’il ne peut pas jouer les balles basses, les amorties et que Roland-Garros, c’est pas son truc. » Ça, ce n’est pas une croyance : l’intéressé n’a gagné qu’un match en quatre participations dans le grand tableau sur la terre parisienne.
Comment voit-il son avenir ? Tulasne, encore : « Il est très ambitieux. Mais comme il est sincère, il sait que personne ne peut annoncer trop tôt la couleur. Pour y arriver, il faudra qu’il soit meilleur dans les mauvais jours. » « Il y a de la place pour arriver dans le top 10, confiait le joueur il y a un an.Quand je vois mon niveau de tennis, je n’ai pas peur. Mais tous ces mecs sont vachement costauds dans leur tête. » Hier, il ajoutait : « Je n’ai pas changé d’avis. Tout se passe dans la tête. Le top 10, j’y pense plus que jamais. »

Sorti du court, Simon n’est pas à court d’idées non plus. Fondu de consoles vidéo, de cinéma et de musique, il s’est fait une culture sur le monde qui l’entoure. « Pas dans les livres, prévient son coach, mais en discutant avec tout le monde. » C’est vrai qu’il est bavard. Comme une pie. « Et très drôle », se souvient Beust. Quand la page tennis sera tournée, il aura l’embarras du choix : golf, natation, piano, études. Ou le résumé de tout ça, la politique : « Bien sûr que ça me branche, la politique ! » Ses électeurs attendront qu’il ait été au bout d’une carrière désormais bien lancée par cette quinzaine prodigieuse.

PASCAL COVILLE - L'Equipe, 26.07.2008

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