Tout sur ce Français que 'personne' ne connaît (III)

Publié le par Françoise

T.M. : Depuis un an et demi, vous vous êtes imposé comme l'un des tout meilleurs Français, vous êtes n°2, vous êtes le seul à avoir gagné quatre tournois dans l'intervalle... Malgré tout, vous êtes toujours resté un peu dans l'ombre jusque-là. Aujourd'hui, les choses pourraient évoluer...

G.S. : La médiatisation, c'est quelque chose d'étrange qui vient déjà pour beaucoup de ce que l'on a fait chez les jeunes. Ça, c'est une première chose. Sinon, il faut faire un « truc » dans un grand tournoi ou en coupe Davis. C'est ce que j'ai réussi à faire pour la première fois. En France, ces résultats ont été médiatisés, c'est venu tout naturellement. Maintenant, la médiatisation, je ne joue pas pour ça, même si c'est vrai que parfois ça a pu être un peu frustrant. A certains moments, essayer d'expliquer à quelqu'un que j'étais mieux classé que Gaël Monfils, par exemple, c'était peine perdue...

T.M. : Dans le même ordre d'idée, vous vous êtes ému l'an dernier de ne pas être retenu en coupe Davis (7). C'est quelque chose que vous n'avez pas toujours très bien vécu ?

G.S. : Oui, c'est vrai. J'ai été frustré notamment lors du match contre la Russie l'an dernier, pour lequel je n'avais pas été retenu alors que j'étais n°2 français à la Race comme au classement technique. Mais là encore, j'ai un peu évolué. Je sais un peu plus comment les choses se passent. On en a parlé avec Guy (Forget) et je comprends mieux désormais sa position. Il m'a donné deux ou trois raisons pour lesquelles il pensait que c'était un peu tôt de me lancer. Je ne dirais pas quoi, ce serait un peu délicat d'en parler. Mais aujourd'hui, je le comprends beaucoup mieux qu'à l'époque. Bien sûr, je ferai tout pour intégrer l'équipe. Mais, même si je n'y suis pas, je sais qu'il n'y a pas de problème. J'ai sa confiance. A une époque, j'avais peur de ne pas l'avoir et de ne jamais être dans l'équipe.

T.M. : Pourriez-vous nous raconter comment s'est passée votre première expérience avec la coupe Davis, en Roumanie ?

G.S. : Honnêtement, c'était top. C'était ma première sélection et c'était aussi la première de Jo-Wilfried (8), avec qui j'ai suivi toute la filière fédérale depuis le pôle à Poitiers. Pour nous, c'était super de nous retrouver tous les deux en coupe Davis quelques années après, presque subitement, C'était vraiment un super moment qui m'a permis de découvrir comment se passent les choses, de connaître l'ensemble du staff, de pouvoir discuter avec chacun. J'ai complètement adhéré avec l'esprit qui règne dans le groupe. Et j'espère pouvoir y retourner le plus vite possible.

T.M. Et comment s'est passé le bizuthage ?

G.S. C'est « Mika » (Llodra) qui s'en est chargé. Il nous a retourné la chambre dans tous les sens, le canapé dans le séjour, le lit dans la salle de bains, des affaires partout. Ça prend un peu de temps à ranger, mais ce n'est pas méchant !

T.M. : Sur un sujet plus personnel, vous êtes lié depuis longtemps avec Carine (9).

G.S. : C'est vrai que Carine a un rôle très important, comme tout l'entourage. Elle a cadré un peu ma vie. Avant, étant très casanier, j'étais capable de passer des week-ends entiers sans sortir de chez moi, à ne rien faire si ce n'est regarder la télé. Elle arrive à me sortir d'une certaine routine. Je dois avouer que j'ai une nature assez fainéante, j'aime bien ne rien faire. J'ai l'impression d'en faire tellement sur le terrain que quand je rentre à la maison... bon, je n'ai plus envie de bouger (rires) ! Ne rien faire, c'est un truc qui ne m'a vraiment jamais posé de problème !

T.M. : Carine vous décrit comme quelqu'un de très simple, très « cool ». Vous n'êtes jamais stressé avant les matches ?

G.S. : Non, jamais. Ou rarement. Quand je me prends la tête avant un match, ce n'est pas bon signe ! Bien sûr, quand on joue sur un grand terrain, contre un grand joueur, devant du monde, il y a forcément un peu plus de tension. Mais finalement, je crois que plus je suis fort, moins j'ai de pression. Car je suis plus serein sur mon niveau de jeu, et je crois plus en mes chances de m'en sortir même si je suis dans un mauvais jour. Avant, sur certains matches, je me disais qu'à moins d'être dans un très bon jour, j'allais prendre une raclée. Mine de rien, cela met la pression.

T.M. : Vous qui vous décrivez comme quelqu'un de casanier, n'avez-vous pas de mal avec la vie de « nomade» que vous menez sur le circuit ?

G.S. : Non car justement, cela me fait un équilibre. J'ai ma vie en tournoi et ma vie à côté.

T.M. Et sur le circuit, y-a-t-il des joueurs français dont vous vous sentez plus proche ?

G.S. Je suis quand même forcément plus proche des joueurs de ma génération. Les joueurs avec qui je m'entends le mieux sont Jo (Tsonga) et Gaël (Monfils). On a été ensemble à l'INSEP, au CNE... Et pendant ces années, on en a fait des parties interminables de console de jeu ! Cela crée des liens affectifs, c'est normal.

T.M. : Pour revenir à votre carrière, parmi tous les bons moments que vous avez vécus, est-ce qu'il y en a d'autres qui vous ont particulièrement marqué ?

G.S. : Mon premier titre à Marseille. Bien sûr, j'ai eu d'autres bons moments comme ce 3e tour en Australie en 2006, mais j'avais l'impression que ça s'inscrivait plus dans le cadre d'une progression. A Marseille, c'était un déclic. Le fait de gagner mon premier titre, en France, en battant des joueurs comme Hewitt, Björkman, Söderling ou Baghdatis, sans perdre un set, ça m'a fait prendre conscience que je n'avais peut-être pas tant de limites que ça. Pour l'instant, c'est donc ce titre que je retiendrais. D'abord parce que c'était le premier, ensuite parce que c'était le plus beau jusque-là, et parce que ce fut une semaine incroyable.

T.M. : Quelque chose vous manque encore cependant, c'est de n'avoir jamais dépassé le e tour d'un Grand Chelem. Comment l'expliquez-vous ?

G.S. : Les années précédentes, c'était simplement une question de niveau et de classement. Depuis quelque temps, ce n'est plus pareil. Si l'on regarde mes dernières défaites en Grand Chelem, ce ne sont que contre des joueurs très forts. Cette année, c'est Gasquet au 3e tour à Wimbledon, Stepanek au 1 el tour à Roland Garros, Nadal au 31 tour en Australie. Rien de déshonorant. Cela fait quelque temps que je tiens mon rang en Grand Chelem, mais qu'effectivement il me manque ce petit exploit pour aller au-delà. C'est la première année que je suis tête de série en Grand Chelem, mais à chaque fois entre 24 et 32, donc je prends forcément des joueurs de 1 à 8 au 31 tour. Ce sont quand même les plus durs à battre, même si je n'étais pas si loin contre Richard à Wimbledon. Il y a bien un moment où j'aurai un tableau plus ouvert, surtout maintenant.

T.M. : On disait qu'à un moment donné, vous faisiez peut-être un petit blocage psychologique notamment à Roland Garros. Ce n'est plus le cas ?

G.S. : Oui, ça va beaucoup mieux. Cette année, j'ai juste eu la malchance de tomber sur un Stepanek des grands jours. Dommage pour moi, car je pense que la terre bat tue est la surface où je suis le plus solide. C'est en tout cas celle sur laquelle je me sens le mieux. Sur terre, je suis encore plus difficile à déborder. Je peux jouer, comme j'aime bien, assez loin derrière ma ligne, j'ai du temps pour poser mon jeu et ma capacité à faire accélérer la balle m'y permet quand même d'y faire des points gagnants, ce qui n'est pas le cas chez pas mal de joueurs. Je suis donc assez serein d'autant plus que du fond, contre la majorité des joueurs, je me sens bien.

T.M. : Vous jouez en effet beaucoup du fond de court et souvent, vous faites des matches très longs. N'est-ce pas quelque chose que vous payez aussi en Grand Chelem dans l'enchaînement des matches en cinq sets ?

G.S. : Oui, ça a été le cas. Je m'en suis rendu compte l'an dernier où j'ai perdu des matches pour avoir laissé trop de forces auparavant, comme à Wimbledon où je bats Cilic en cinq sets avant de perdre contre Youzhny en cinq sets. A la fin de l'année dernière, mon objectif était donc d'aller plus vers l'avant. J'ai réussi à mieux le faire cette année. J'ai perdu au 3e tour contre Nadal en Australie et contre Gasquet à Wimbledon, mais j'étais frais. Il faut que je continue comme ça.

T.M.: Avez- vous regardé la finale de Wimbledon entre Federer et Nadal ?

G.S. : J'ai regardé les 3e et 4e sets, je n'ai pas pu voir le 5e. Sur ce que j'ai vu, je trouvais que Nadal jouait beaucoup mieux. Mais ce que j'ai trouvé intéressant, c'est que tout Nadal qu'il est, au moment de finir, il a quand même baissé. Comme on disait avec Thierry, il a fait, pour une fois, « comme les copains ». Normalement, c'est l'inverse, c'est lui qui renverse les situations. Là, on l'a vu sous un autre jour. Pour lui, gagner Wimbledon était extrêmement important. Il sentait qu'il l'avait dans la raquette et à partir de là, il s'est crispé. Si cela avait été à Roland Garros, au vu de la physionomie du match, cela aurait fait trois petits sets. Mais ce qui est remarquable, c'est de gagner derrière alors que beaucoup à sa place auraient eu un 5e set difficile...

T.M.: On a vu Federer, Nadal et Djokovic s'investir tous les trois au Conseil des joueurs. Aimeriez-vous, vous aussi, faire entendre votre voix dans de telles instances?

G.S. : Pourquoi pas ? Quand il y a des trucs qui ne vont pas, il faut le dire. Ça m'est arrivé d'ailleurs concernant par exemple le Round Robin (10). Je ne m'étais pas gêné pour dire que c'était une grosse bêtise. Après, concernant le programme, il est comme ça depuis un moment et, pour ma part, j'y suis habitué. Pour tout dire, ça ne me pose pas plus de problèmes que cela. C'est vrai qu'avec les Jeux, ça va être difficile. Aller en Chine après Toronto et Cincinnati, puis revenir aux Etats-Unis, bon ça va être dur ! Mais encore une fois : ils se plaignent que c'est trop dense, trop long, mais en même temps, j'ai l'impression que c'est sur la distance qu'ils sont plus forts que les autres. Quelque part, c'est un peu paradoxal. Personnellement, en l'état actuel des choses, je n'ai pas particulièrement envie de changer quelque chose.

T.M. : L'actualité, c'est également bien sûr le problème des paris. Trouvez-vous que l'on en fait beaucoup là-dessus ?

G.S. : Pas spécialement, mais ce qui me fait rire, c'est de s'affoler pour quelque chose qui existe depuis des années. Prenons l'exemple d'Arnaud Clément qui avait fait des révélations sur son cas personnel. On lui dit qu'il faut absolument qu'il soit entendu le plus rapidement possible pour ces faits. Sa réaction à lui, et je le comprends, c'est de dire : « Attendez, vous me dites ça pour des faits qui se sont produits il y a plus d'un an et demi alors qu'à l'époque, quand je l'avais dit, tout le monde s'en foutait! » Tout ça pour dire qu'après avoir mis le doigt sur le problème, ça a pris une proportion énorme.

T.M. Et vous, avez-vous déjà été approché ?

G.S. Non, jamais. Vraiment rien. Je crois que le phénomène n'est pas extrêmement étendu. Mais le problème, c'est que cela concerne d'énormes sommes d'argent. L'an dernier à Bercy, on nous avait dit qu'il y avait eu jusqu'à sept millions d'euros misés sur un seul match. Sept millions sur un match ! C'est un truc de dingue ! Nous, joueurs, tout ce que l'on demande, c'est de ne pas être embêté. C'est-à-dire que si un gars rentre dans l'enceinte d'un stade pour proposer des « arrangements » dans le genre, il faut effectivement qu'il soit banni à vie. Et qu'on ne le revoit plus. Car le problème, c'est qu'en France, on est bien protégé, mais dans des pays comme la Russie, on ne sait pas exactement comment ça se passe. Si un jour, là-bas, un gars m'approche pour « balancer » un match, je e vais lui dire non, mais qu'est-ce qui me dit que je ne vais pas le retrouver derrière à l'aéroport ? Il ne faut surtout pas mettre les joueurs dans cette position. Car là on peut être tenté de céder et si on met le doigt dans l'engrenage, c'est difficile d'en sortir. Il fallait donc mettre un grand coup contre cela, et c'est ce qui est fait en ce moment. Je pense que les instances luttent vraiment contre le problème.

T.M. : Pour finir sur une note plus légère, que peut-on vous souhaiter pour la fin de l'année ?

G.S. : Gagner les Jeux, l'US Open et le Masters ! Non, mon objectif pour cette saison était de toucher au top 15. J'y suis et avec mes récents résultats, il y a des raisons d'essayer d'atteindre le top 10, et pourquoi pas de s'y installer.

Tennis Magazine, septembre 2008, n° 390

1. Ses parents se prénomment Daniel et Mireille, son frère Jean-Marie.
2. C'était au cours de la saison 2003-2004.
3. Gilles a ouvert son palmarès à Marseille en février 2007 en battant Marcos Baghdatis en finale. Depuis, il a remporté trois autres tournois, à Bucarest en septembre 2007, à Casablanca en mai dernier et tout récemment à Indianapolis, soit quatre tournois en l'espace d'un an et demi.
4. Nicolas est aujourd'hui préparateur au Team Lagardère en charge notamment de Richard Gasquet.
5. Avec son 1, 80 m pour 65 kg, Gilles est parfois surnommé
« poussin » dans le milieu...
6. Pour son deuxième tableau final de Grand Chelem, Gilles avait battu Nicolas Massu en cinq sets au 1er tour avant donc de surprendre Tomas Berdych en quatre sets (6/3, 6/2, 4/6, 6/2). Il s'était ensuite incliné face à Thomas Johansson.
7. Gilles a connu sa première (et unique pour le moment) sélection cette année au 1er tour en Roumanie, mais en qualité de cinquième homme. il avait « profité » des blessures de Paul-Henri Mathieu et de Gaël Monfils.
8. La rencontre avait eu lieu deux semaines après l'accession de Tsonga en finale de l'Open d'Australie. A Sibiu, les Français s'étaient imposés 5-0.
9. Carine Lauret, 27 ans, est sa compagne depuis plus de trois ans.
10. L'ATP avait expérimenté en 2007 les tournois par poules, mais l'expérience avait été vite abandonnée.

Publié dans Interviews

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